L'absence de lien démontré entre morale et religion est une chose, le fondement d'une morale athée en est une autre. Sur ce terrain, l'athéisme occidental est resté profondément marqué, inconsciemment bien sûr, par des préjugés de type religieux.

Le premier d'entre eux est le droit naturel, qui n'est qu'une tentative de transposition terrestre d'un droit divin. Selon le droit naturel, l'homme se verrait attribuer des droits qu'il ne tiendrait de personne et dont nulle autorité terrestre ne saurait le déposséder; ces droits découleraient du seul fait de la naissance en tant qu'être humain.

Les droits naturels sont des droits que l'humain se donne sur la simple base de son humanité. Il ne s'agit pas de postuler une nouvelle entité religieuse qui serait dépositaire de ces droits. C'est une erreur assez simple, mais le reste de l'argumentation est basé là-dessus, et s'écarte donc dans par même geste. -PKJ
Certes, les droits naturels (s'ils existent) ne sont rien d'autre que des "droits que l'humain se donne sur la simple base de son humanité". Mais cette définition elle-même fait dépendre les droits naturels d'une Humanité théorique dotée, au-delà des contextes culturels et politiques particuliers, d'une conscience commune, apte à légiférer sur les valeurs fondamentales et permanentes de l'espèce. Au-delà du jeu sur les mots, ce concept aussi impalpable qu'improbable n'en cache-t-il pas un autre ? En pratique, les humains ne créent (et ne subissent) de droits que dans leurs contextes sociaux respectifs. Le droit est toujours culturel, conventionnel et relatif. L'idée que des droits universels puissent être attribués globalement par l'humain à l'humain revient à invoquer une volonté supérieure infaillible, qualifiée d'humaine mais concrètement invisible. Cette idée, d'une part, est typiquement religieuse, et, d'autre part, n'écarte pas les critiques qui suivent et qui portent sur la justification, les fondements et le rôle des droits naturels. -JMG

Y aurait-il du droit dans notre ADN ? Rien n'est aussi anti-scientifique (voire, finalement, aussi "anti-athée") que l'idée selon laquelle une créature pourrait hériter, par la vertu de sa naissance, d'un droit indépendant des normes en vigueur dans le monde matériel où elle vit. En pratique, le droit est un tissu de conventions sociales et n'a aucune existence en-dehors du règne d'une autorité capable d'en assurer la définition et la sanction. Proclamer l'existence de droits humains universels et inaliénables à la face d'un monde où la violence et l'oppression sévissent chaque jour revient finalement à dire que l'homme possède une essence profonde, innée, indépendante de ses conditions de vie réelles et de son milieu social, et sur laquelle le droit positif est censé devoir s'aligner dans un monde idéal. Cette vision est totalement religieuse, puisqu'elle rattache la nature humaine à un principe permanent extérieur au monde visible et palpable. Quand on y regarde de près, la référence implicite à l'homme "créé à l'image de Dieu" est aussi évidente qu'inconsciente.

Mais il y a pire. La théorie du droit naturel, telle qu'elle est développée depuis quelques siècles, n'est pas une théorie du droit de la nature, mais une théorie des droits de l'homme. Elle n'est pas seulement un préjugé religieux qui ne dit pas son nom; c'est aussi le corollaire d'une conception anthropocentrique de l'univers, car c'est l'homo sapiens seul, à l'exclusion de toute autre espèce vivante, qui bénéficie de "droits". On reste donc installé dans l'idéologie dévastatrice qui nous attribue collectivement, en tant qu'espèce, l'exclusivité des "droits", mais ne nous impose aucune règle de conduite quant à l'exercice de nos pouvoirs dans notre environnement naturel, que le prétendu droit naturel ne nous interdit pas de piller à loisir. Sauf, justement, à trouver une échappatoire religieuse en imaginant que ce statut particulier est lié à une "mission" à accomplir au sein d'une "création". Et ce n'est pas tout. Le droit naturel est aussi une arme idéologique contre la diversité des normes, et ce n'est probablement pas par hasard si, malgré ses racines antiques, il a été élaboré au sein d'une Europe en pleine expansion coloniale. Même si nous refusons de le voir sous cet angle, nous ne pouvons pas ignorer que, pour certains peuples, universalisme rime avec impérialisme, et qu'aucune morale planétaire ne peut être acceptée sur la seule base d'un droit abstrait, qui se veut au-dessus de toutes les cultures mais qui est essentiellement nourri d'humanisme occidental.

Le droit naturel est donc un droit humain (trop humain), de surcroît inventé par une minorité qui (en toute bonne foi, sans doute) a cru pouvoir extrapoler de son propre héritage culturel local un corps de règles universelles qui ne s'appuie ni sur une explication divine, ni sur des preuves rationnelles. Au fond, si on adhère au droit naturel, c'est parce qu'on le juge "moral". Pourquoi pas ? Mais faire du droit naturel le fondement philosophique d'une morale universelle, c'est entrer dans une logique qui se mord la queue.

La première question à se poser est "de quel droit avons-nous des droits ?". La seconde est "que signifie un droit qui n'est pas applicable dans les faits ?". Et la troisième est "qui est qualifié pour définir des normes valables pour toutes les époques et toutes les civilisations ?". Les postulats du droit naturel ne répondent pas de façon claire et convaincante à ces trois questions.

Le succès d'estime que connaît la notion n'a rien à voir avec son principe fondateur. Ce succès tient surtout au principal sous-produit du "droit naturel", à savoir le discours "politiquement correct", ce brouet insipide dont l'une des fonctions est précisément de promouvoir un consensus mou au détriment de toute pensée construite sur le droit et la morale.


Dernière modif: October 23, 2007, at 06:54 AM EST | Modifié par: 62.23.166.220