LE LIVRE DE L'APOSTOLAT

Et voici que ma formation de prophète était achevée : dix jours de formation intense, de visions grandioses ou terribles, d’études approfondies des textes sacrés antérieurs. Le temps était venu de mettre en pratique mes connaissances nouvelles et de porter à mes contemporains la Parole excellente de notre Sainte Mère Grenouille.

Grenouille m’avait réservé vingt jours complets pour mon activité de prédication, et il faut bien avouer que ce délai ne fut pas de trop pour faire venir à Grenouille une foule de curieux.

Pendant presque trois semaines donc, je parcourus la campagne, pénétrant dans une maison après l’autre et annonçant avec force et conviction : « Vous êtes invités à une grande réunion qui se tiendra à l’Etang de Gambaloup le 22 juillet. Ce qui sera dit concerne votre vie et bouleversera à jamais votre vision de l'existence. Venez nombreux. L’entrée est gratuite, il n’y aura pas de collecte. »

À ces mots, je joignais le geste et exhibais une grenouille dans un bocal avec une petite échelle en bois, comme Grenouille me l’avait demandé, afin de prédire le temps. La vue de la grenouille faisait beaucoup rire les enfants. Le miracle de la main humaine/batracienne/humaine[^Voir le Livre du Nymphéa Ardent.^] faisait beaucoup rire aussi.

Mais, comme je l’avais anticipé, ce fut le miracle du vin changé en eau, puis à nouveau en un vin puissant qui convainquit pleinement les villageois que la réunion serait plus que récréative et probablement digne d’intérêt.

Or ce 22 juillet fut un moment marquant, le jour même de la fondation de l’Église.

Dès le matin, je m’étais préparé mentalement à prendre la Parole devant une centaine de personnes. J’avais toujours été d’un naturel timide et voici qu’il me fallait faire oeuvre d'orateur pour annoncer Grenouille. Je pris quelques moments pour prier et me recueillir.

Puis lorsqu’une centaine de personnes se massa autour de l’étang, je pris place dans une barque à fond plat que je m’étais fait prêter pour l’occasion. Me dégageant de la berge d’un coup de rame, j’étais à présent offert à la vue de tous et le son se réfléchissant sur l’eau porterait mes paroles jusqu’aux oreilles de mes auditeurs. Je commençai.

SERMON SUR LE MARÉCAGE[^Les premières paroles sont également connues sous le nom de Coatitudes.^]

Heureux les demeurés, car ils peuvent rester sur place, et ils ne seront pas chassés.

Heureux les malheureux, car il y a de grandes chances que les choses n’aillent pas plus mal pour eux, ou alors c’est qu’ils sont vraiment maudits, et en ce cas, il ne faut pas qu’ils se plaignent.

Heureux les purs, car la connaissance de Grenouille leur est réservée.

Heureux ceux qui aiment le vin, car ils auront des visions étonnantes, et ils verront le double de tout. Ce sont des bénis de Grenouille.

Heureux ceux qui ont soif, car ils apprécieront la boisson à sa juste valeur.

Heureux ceux qui éprouvent de la tendresse pour les grenouilles, car l’amour de Grenouille est en eux

Tu devras t’approcher de Grenouille avec humilité et sans crainte, car l’amour de Grenouille est tout autour de toi. Elle est comme un personnage puissant pour te secourir.

Heureux es-tu quand tu es proche de la mort, car alors tu te raccrocheras à la main rassurante de Grenouille.

Si tu dois mourir dans d’atroces souffrances, n’éprouve aucune crainte car Grenouille veille. Si tu ne meurs pas et que tu t’en sors, c’est que Grenouille t’aura soutenu. As-tu senti son appui et son esprit puissant ? Vois, ta foi en Grenouille t’a sauvé, car ton salut était préparé avant que tu ne viennes à l’existence. Si tu meurs, et que tu ne t’en sors pas, c’est que Grenouille t’a jugé digne de mourir pour Elle. Ta Mère Grandiose t’a choisi comme saint sacrifice et voulait éprouver ta fidélité, oui jusqu’à la mort. Grande est la récompense qui t’attendra, car précieuse est la mort de ses fidèles pour Grenouille.

Si ton œil te fait trébucher, alors arrache-le, mais fais-toi aider. Car, si personne ne sectionne ton nerf optique, ton œil pendra devant toi, et tu risqueras de trébucher deux fois plus.

Si tes deux yeux te font trébucher, fais-toi aider aussi de la même manière et procure-toi aussi une canne d’aveugle, cela peut t’être utile, et tu en remercieras Grenouille.

Si ta main te fait trébucher, alors coupe-la. Mais choisis la hache parce qu’à la scie égoïne c’est long et ça fait mal. Il ne te sera plus donné d’applaudir Grenouille.

Si tes deux mains te font trébucher, alors coupe-les. Mais fais-toi aider, car pour la première main tu pourras opérer seul, mais pour la deuxième, ce sera plus dur. Il ne te sera plus donné d’applaudir Grenouille.

Si ta langue te fait trébucher, alors coupe-la. Mais tu ne pourras plus te plaindre, ou alors par écrit. Il ne te sera plus donné d’acclamer Grenouille.

Car mieux vaut recevoir l’approbation de Grenouille sans main, sans œil et sans langue que d’entrer tout entier dans l’Étang de feu, la Géhenne de feu. Car là ou il y a de la Géhenne, il n’y a pas de plaisir[^Et c’est précisément de Géhenne que vient le mot français gène.^].

Tu ne craindras pas de venir vers Grenouille car Grenouille est Anoure[^En effet, les grenouilles, mais aussi les rainettes et les crapauds font partie de l’ordre des anoures ; les tritons et salamandres font partie de l’ordre des urodèles.^].

Je fis alors lecture de la Loi selon le Livre de Têtard.

Alors que j’arrivais au verset portant sur les bébés que Grenouille permettait de manger, je vis bien qu’il y eût un mouvement de foule. Certains villageois s’en allèrent en vociférant : « Ce langage est choquant, qui peut le soutenir ? » Je criai alors à la foule : « Restez, il y a peut-être moyen de s’arranger. Car Grenouille est infiniment bonne et miséricordieuse. » Mais la foule ne semblait plus se calmer.

Levant les yeux au Ciel, je demandai alors : « Ô Mère Grenouille, que dois-je faire à présent, car ils rejettent ta Sainte Parole et tes commandements sont cause d’achoppement ? »

Grenouille vint alors à mon secours : « Tu n’as pas besoin de toute cette foule, choisis-toi des associés, des apôtres. »

« Combien, Mère Céleste ? »

« Vois Grenouille, Ta Mère, t’a créé avec dix doigts et tu accomplis tout ton travail. Choisis-toi dix apôtres, prends autant de femmes que d’hommes. »

Je protestai vivement : « Des femmes, mais est-ce bien sérieux ? Car dans toutes les religions que je connais ce sont les hommes qui ont les pleins pouvoirs. »

Et Grenouille me tança : « Alors toi aussi tu es obtus ? Car appeler les femmes "le sexe faible" est une diffamation ; c'est l'injustice de l'homme envers la femme. Si la non-violence est la loi de l'humanité, l'avenir appartient aux femmes. Qui peut faire appel au cœur des hommes avec plus d'efficacité que la femme[^Le wikiste rédacteur veut bien l’avouer, il a emprunté cette phrase magnifique au Mahatma Gandhi (in Tous les hommes sont frères).^] ? C’est pourquoi il te faudra absolument introduire la parité parmi les apôtres. Assurément, je te le dis aujourd’hui, dans moins de 250 ans, une femme gouvernera ton pays[^Il faudra attendre 2007 pour savoir s’il convient de conserver cette prophétie de Grenouille.^]. »

Sensible à la remontrance de Grenouille, je me dis qu’une femme au pouvoir en France dans 250 ans, ça pourrait bien être royal[^Par une coïncidence extraordinaire, l'une des candidates possibles à l'élection présidentielle de 2007 s'appelle Ségolène Royal. Nouveau Georges nous livre t'il ici une prophétie remarquable ?^].

Me tournant à nouveau vers la foule, je pus constater à mon grand regret, que la foule n’en était plus une. Seul subsistait sur la rive un petit groupe d’une vingtaine de personnes tout au plus. Grenouille m’avait demandé d’en choisir dix. Mais comment choisir ? C’est alors que j’eus un éclair de génie, réfléchissant au dénominateur qui unirait tous les intimes de Grenouille, je demandai sans détour : « Reculez tous d’un pas de la berge et mettez-vous en ligne. Que tous ceux qui aiment le vin rouge avancent d’un pas. »

Par la providence divine, dix personnes s’avancèrent comme un seul homme, et précisément cinq hommes et cinq femmes. Je remerciai tous les autres et les congédiai.

Voici les noms des hommes et des femmes qui devinrent mes apôtres.

  • Gérard, forgeron de son état, un homme tout en force et en couleur
  • Raymonde, fermière, une bonne vivante dure à la tâche
  • Édouard, notaire exerçant à Beaurepaire, un homme d’allure grave mais courtois
  • Nicolas, attaché à la maréchaussée, un homme clé qu’il valait mieux avoir avec soi
  • Olivia, lavandière, une frêle jeune fille qui apportait de la fraîcheur au groupe
  • Urbain, sans profession déterminée, un homme qui aimait parier et préférait la ville à la campagne
  • Isabelle, fermière, une petite femme timide mais courageuse
  • Louise, bateleuse, une femme d’une drôlerie rare
  • Louison, la femme d’Édouard, et l’antithèse de son mari
  • Éric, vigneron, un homme avec qui, je n’en doutais pas, j’aurai beaucoup à partager

J’expliquai à ce petit groupe la responsabilité qui leur incomberait, à savoir être le fondement de l’Église à venir, et prêcher la Parole Sainte de Grenouille par monts et par vaux. Ils seraient des apôtres, c’est-à-dire des envoyés. Tous acceptèrent avec ferveur la mission, car Grenouille avait touché leur cœur, et l’esprit de Grenouille les avait enveloppés.

Je les préparais du mieux que je pouvais à leur activité de prédicateur, et décidai de les associer deux par deux, en prenant soin de bien les appareiller, un homme et une femme. Je leur procurai à tous les signes de prophète que j’avais reçu de Grenouille : un bocal avec une grenouille, un litre de vin rouge et le pouvoir qui allait avec[^Voir le Livre du Nymphéa Ardent.^]. Je leur enjoignis de mener à bien cette mission pendant dix jours, comme Grenouille me l’avait expressément demandé. En peu de temps, la région n’étant pas très grande, le saint culte batracien ferait parler de lui. Et c’est bien ce qui se passa.

Pour ma part, je décidais d’alterner entre prédication, mais seul c’est moins drôle qu’à deux, et moments de repos et recueillement auprès de mon cher étang de Gambaloup qui était, en l’espace d’un mois, devenu sanctuaire de Grenouille. Je regrettai sur le moment de ne pas m’être associé à Éric le vigneron, mais je savais que d’autres moments édifiants nous attendraient.


[^#^]