LE LIVRE DE LA CARPE D'OR

Étant passé plus de trois jours entiers à m’approprier la Parole bénie de Grenouille, je commençais à mieux saisir Sa personnalité et Sa Majesté, et je mesurais le privilège que cette rencontre avec Grenouille, rencontre qui n’avait rien de fortuite, représentait pour moi. Oui, cela était certain à présent, et je devais l’admettre comme le prix du sacrifice, je mourrai sans descendance[^Voir le Livre des Commentaires - Hadith donc.^], mais je resterai à jamais un bras et une bouche prophétiques pour notre Excellente Mère.

C’est perdu dans cette méditation et dans un demi-assoupissement que la voix de Grenouille me sortit de ma torpeur : « Georges, il est grand temps que je te donne personnellement un peu de ma sagesse, celle que tu ne saurais trouver dans les livres, ni même les manuscrits de mes adorateurs du passé. Cette sagesse, je veux te la communiquer par l’image et le son, afin que ta mémoire et ton intelligence soient durablement marquées. Approche de la berge et regarde ».

Je portais mon attention sur la surface de l’étang quand, tout à coup, je vis distinctement une carpe faire des ronds dans l’eau puis, au prix d’un effort, se projeter pour se lover au creux d’un nénuphar. Là, la carpe se présentait de profil et semblait tenir droite par je ne sais quel prodige.

La carpe se figea ; sa peau, sa chair, ses muscles s’évanouirent en un instant, il ne resta bientôt plus que l’épine dorsale et les arêtes qui en dépendaient. Voici que le squelette du poisson était en or, et les arêtes semblaient être les cordes d’une harpe se distribuant au-dessus et au dessous de l’épine dorsale.

Une fois, cette harpe d’or, ou cette carpe d’or devrais-je dire, en place, voici que deux mains palmées apparurent, deux mains de grenouille et elles se disposèrent une à gauche, l’autre, à droite. Et les mains batraciennes commencèrent à jouer de la carpe d’or. La musique était tout bonnement divine, elle me rappelait des airs de Monsieur Jean Baptiste Lully mais en moins dansant.

Sous l’effet des ondes sonores, l’eau de l’étang se ridait et formait des cercles qui partaient distinctement de la carpe d’or pour atteindre les berges. Je me penchais pour mieux regarder le phénomène, et je vis l’onde atteindre la berge où je me trouvais pour repartir en direction de la carpe d’or, comme un écho.

Mais voici que ces ondes qui se croisaient dessinaient des formes à la surface de l’étang. Je vis d’abord mon visage dans l’eau, puis d’autres images encore. C’est alors que la musique changea, et voici que la carpe d’or n’émettait plus seulement de la musique, elle y joignait des paroles. Malheureusement le son était à peine audible et le nénuphar sur lequel se trouvait la carpe d’or était trop loin de moi et je ne pouvais m’en approcher davantage.

« Ô Mère Grenouille, voici que le son est trop bas et que je n’entends pas les paroles de la carpe d’or. » Alors Grenouille me répondit : « Ce n’est rien, c’est un problème de réglage et de technique, je t’arrange cela. »

Alors Grenouille commanda, et voici que trois grenouilles pleines d'œufs prirent place autour de la carpe d’or : une devant et deux sur les côtés. Et d’un coup le son se fit plus clair ; à présent j’entendais nettement les paroles.

Je questionnai alors : « Ô Mère Grand, m’expliqueras-tu ce prodige ? » Et Grenouille éludant quelque peu la question me dit : « Je te l’ai dit, c’est juste de la technique. J’avais juste besoin de trois grenouilles pleines, et j’en ai fait une grenouille emplie et deux grenouilles enceintes. » Je feignais d’avoir compris l’explication.

Je plongeais à nouveau mes regards à la surface de l’étang et voici que les images étaient devenues également beaucoup plus nettes. La mélopée de la carpe d’or avait trait à une antique légende kanepechienne[^La civilisation kanepechienne est d’un grand intérêt historique et le Professeur Xavier Y. Zaffixes a publié récemment des travaux la concernant.^].

Je vais essayer de vous la rendre telle que je l’ai reçue par l’image et le son.

Dans ce pays guerrier, vivaient un vieil homme et son fils unique. Ce vieil homme possédait une jument de toute beauté. L’image rendue par l’étang était magnifique, et je croyais voir la jument galoper dans le vent. Mais voici que la jument s’enfuit, laissant le vieil homme à son chagrin. Et la mélopée questionna : « Est-ce un bien ou un mal ? ». Je m’écriai, empli de compassion pour le vieil homme : « C’est un mal ! ». Mais voici que la vision se poursuivait.

La jument revint quelques jours plus tard, mais flanquée d’un superbe étalon couleur de feu que la belle avait su conquérir et garder auprès d’elle. L’image de l’étang me présentait un tableau champêtre et idyllique ; les chevaux gambadaient à en perdre haleine. Et la mélopée questionna : « Est-ce un bien ou un mal ? ». Tout à la joie du tableau bucolique, je répondis aussitôt : « Assurément un bien ».

Mais voici que le fils unique se prépara pour une course et sella l’étalon. La course se déroulait bien, quand, soudainement, l’étalon fit un écart de côté et le cavalier chuta lourdement. Son bras droit était bel et bien cassé. Et la mélopée questionna : « Est-ce un bien ou un mal ? ». Triste pour le jeune homme, je répondis : « Finalement, c’est un mal. »

En ces jours là, le Seigneur du pays kanepechien appela tous les hommes valides à la guerre. Le vieil homme fut exempté en raison de son âge, et son fils aussi en raison de son handicap. Et la mélopée questionna : « Est-ce un bien ou un mal ? ». Je savais qu’il fallait à présent répondre un bien, mais j’avais, au fond de moi, compris la leçon de sagesse de Grenouille.

Dans tout ce qui nous arrive dans la vie, personne ne peut savoir si l’issue finale sera bonne ou mauvaise. Je restais stupéfait de la manière d’enseigner de Grenouille.

Et Grenouille me dit alors : « Je vais à présent te montrer quelques images et sons de l’avenir. Tu t’arrêteras de regarder quand tu le souhaiteras. Voici que la carpe d’or te donnera de temps en temps les dates correspondantes aux visions. ». Certain que la curiosité me tiendrait longtemps sur la vision, je regardais avec intensité.

Ce que je vis me stupéfia, et je ne compris pas le dixième de ce qui me fut donné de voir ce jour là.

La mélopée annonça : 1789. Je vis des mouvements de foule, je vis une grande joie et un grand espoir. Puis je vis du sang, des flots de sang , et des espoirs déçus. Je vis un petit homme devenir empereur, se faire sacrer comme les rois, mais il n’était pas capétien.

1815. Cruelle désillusion pour la France. Je vis alors le pays se transformer et les industries se développer, je vis la misère ouvrière.

1900. Je vis la naissance heureuse d’un nouveau siècle, puis là encore des espoirs déçus : une grande guerre meurtrissant durablement la France. Sur les ruines de cette guerre, l’amertume des hommes en préparait une deuxième.

1933. Je vis un homme guère plus grand que le précédent s’énerver et vociférer sur une estrade, devant une foule d’hommes ayant tous le bras tendu devant eux, comme Grenouille m’avait demandé de le faire quelques jours auparavant. Mais ils ne ressemblaient pas à des prophètes de Grenouille, et ils ne travaillaient pas pour le bien.

1945. Je vis à nouveau une Europe exsangue. Je vis même à deux reprises un grand champignon de poussière dans le ciel.

Déjà je ne regardais plus. La folie des hommes me laissait un goût amer dans la bouche. J’éprouvais une profonde tristesse pour les hommes de l’avenir. Oui, ces hommes-là auraient bien besoin de la direction et de l’amour de Grenouille.

Ce fut Grenouille qui rompit le silence : « Il fallait que tu voies par toi-même. Regarde encore dans l’eau de l’étang. Ceci te concerne particulièrement. »

Je m’exécutai. Je vis alors comme dessinés à la surface de l’eau deux initiales et deux chiffres. Les initiales étaient NG et les chiffres étaient deux 4.

Je réfléchissais à ce que cela pouvait bien signifier, lorsque Grenouille expliqua : « Les initiales sont les tiennes, car tu es Nouveau Georges et le chiffre 4 est accentué car le chiffre est certain, tout comme les quatre coins d’un cercle[^De manière évidente, les pensées de Grenouille ne sont pas les pensées des hommes et sa géométrie n’est pas euclidienne, peut-être est-elle riemannienne. Il est fort possible que Grenouille ait résolu la quadrature du cercle.^] ou les quatre vents des cieux. Car par quatre tes initiales dépassent celles du plus grand prophète de la religion dominante de ton pays[^La solution de l’énigme donnée par Grenouille est la suivante : si on recule de quatre lettres pour chacune des initiales de Nouveau Georges, on obtient précisément JC (initiales du plus grand prophète du catholicisme).^] ».

Je mis du temps à comprendre ce que signifiait cette énigme, mais Grenouille manifeste une grande patience vis-à-vis de ses prophètes. La voix de Grenouille poursuivit alors : « Prépare ton cœur et ton esprit, aiguise ton intelligence, car encore une poignée de jours et je t’enverrai vers tes contemporains et tu devras poser les fondements de mon Église. » La carpe d’or s’enfonça alors dans l’eau et disparut complètement.

Et l’esprit bouillonnant et le cœur chaviré, je me remis à compulser les anciens écrits. Toutes ces émotions m’avaient donné soif.


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