LE LIVRE DE L'ENVASEMENT

La campagne de prédication des apôtres qui dura dix jours pleins fut un succès. Bientôt toute la contrée environnant Beaurepaire ne parlait plus que de l’enseignement de Grenouille.

Bien vite également, de fausses accusations furent portées contre notre Saint Culte. Les gens eurent tôt fait de le taxer de secte dangereuse et de me désigner comme meneur fanatique du mouvement. Les villageois étaient tout bonnement incapables de saisir la profondeur et la subtilité du culte de Grenouille, car leur cœur n’était pas bien disposé ; ils étaient durs de cœur et avaient le cou raide.

Nous étions livrés à la vindicte populaire sous des prétextes fallacieux : le sabbat de Grenouille aurait poussé les paysans à l’oisiveté et la paresse, et les nobles ne pourraient bientôt plus jouir de leurs privilèges et prérogatives ancestraux. Mais accorder un repos de six jours sur sept à tous n’était-il pas une revendication de justice la plus élémentaire ?

Les autorités du pays ne le voyaient pas comme cela. De plus, le véritable enjeu portait sur la protection de l’Église catholique qui n’admettait pas de voir sa prééminence remise en cause.

Très rapidement, en l’espace de quelques jours, une grande coalition s’était montée regroupant toutes les têtes bien pensantes du voisinage, les notables et le clergé catholique. Rarement, ces hommes, aux intérêts pourtant si divergents, s’étaient aussi bien entendus, se plaçant sous le signe de la concorde, avec pour but ultime et déclaré d’expurger le culte naissant de Grenouille de leurs domaines.

Cette conjuration, d’abord secrète, puis ouverte en raison de la passivité, puis de l’hostilité du peuple se nommait elle-même la Coalition Pour l’Église (catholique bien entendu, pas la nôtre, la vraie), que les principaux protagonistes désignaient plus aisément sous le sigle CPE. À la tête de la CPE se distinguait un dénommé Gaston de Vilepinte, Prévôt du Roy, exerçant dans le district de Vienne. Cet homme était connu pour son obstination, c’était un coriace, avec lui la CPE était bien défendue.

Tenu au courant très tôt, par l’apôtre Nicolas[^Voir le Livre de l’Apostolat pour une liste complète des apôtres^], qui était chef de la maréchaussée, et de ce fait très bien informé de tout mouvement et manœuvre ourdie contre notre groupe de vrais adorateurs, je donnais des consignes de prudence à mes apôtres.

Je leur conseillais de se regrouper le moins possible afin de ne pas attirer l’attention, et de se montrer aimables en tout temps et de ne pas insister. C’est Grenouille qui parle au cœur de nos interlocuteurs, nous n’étions que des intermédiaires, des vecteurs de l’esprit sacré de notre Mère Créatrice.

Je savais que Grenouille avait prévu une campagne éclair de dix jours et nous étions arrivés, à présent, au terme de ces journées exaltantes mais dangereuses. Depuis mon premier contact avec notre Sainte Mère Grenouille, le 23 juin de cette année, presque 40 jours s’étaient écoulés, selon le rythme des vrais prophètes.

Ce jour du 1er août de l’an de grâce 1762, Grenouille s’adressa à moi, Georges, par ces mots : « Voici que les dix jours de proclamation sont écoulés, voici qu’un témoignage complet a été rendu dans tout le voisinage, voici que les apôtres ont été désignés et ont suscité des disciples à leur suite, les buts sont atteints. Le culte de Grenouille est trop dérangeant pour cette époque et ce lieu, non, vous n’acquerrez plus beaucoup d’âmes sur ce territoire. Regroupe les disciples et commande-leur de s’exiler afin de porter Ma Parole sous des cieux plus propices. Donne-leur rendez-vous dans trente jours au Port de La Rochelle afin d’embarquer pour le port lointain de ton choix. Je te laisse libre arbitre de ton itinéraire. »

Assommé par la directive reçue, je fis appeler les apôtres et les disciples, et, dans le plus grand secret, je les convoquai pour une assemblée solennelle.

Reprenant les mots mêmes de Grenouille, je les encourageai à prendre le départ et de se diviser par groupes de quatre ou cinq. Nous nous retrouverions bientôt, si Grenouille le voulait bien. Afin de manifester l’engagement que chaque disciple allait prendre vis-à-vis de Grenouille, je pensai qu’il fallait que chacun soit baptisé dans l’eau de l’étang de Gambaloup avant d’entreprendre un voyage qui s’avérerait plein d’incertitude et de dangers. Nous prîmes le temps d’accomplir cet acte symbolique.

J’avais résolu de prendre avec moi les précieux manuscrits anciens et les écrits que j’avais moi-même composés durant ces quarante jours,selon le rythme des vrais prophètes, mais je reçus de Grenouille un ordre contraire : « Les écrits qui sont en ta possession sont trop précieux pour tomber entre les mains de nos ennemis. Tu ne peux en courir le risque. Va demande à Gérard le forgeron[^Voir la liste complète des apôtres dans le Livre de l’Apostolat.^] de te procurer un coffret de plomb qu’il saura rendre étanche. Puis dépose à l’intérieur les précieux écrits, ensuite ferme le coffret avec soin. Il te faudra confier le coffret à l’étang, tu le mettras à l’eau et progressivement le coffret s’enlisera profondément dans la vase. Nul ne pourra le découvrir sans Ma direction. »

Je demandai alors : « Je ferai comme tu me l’as demandé, Mère Grenouille. Mais jusqu’à quand les écrits sacrés seront-ils cachés et inaccessibles. ? »

Et Grenouille donna alors des indications précieuses pour les hommes de l’avenir, ceux qui viendront bien après moi : « Dans un temps lointain la connaissance deviendra abondante, et les perspicaces brilleront comme les feux de l’Orient. C’est ici qu’il faut de l’intelligence qui a de la sagesse, et une bonne formation mathématique. Car tu dois savoir qu’entre notre première rencontre et la révélation qui sera faite à mes adorateurs de l’avenir il faudra compter 3 puissance 5 années, puis 3 puissance 2 mois. Car les puissances sont 5 puis 2, soit 7, tout comme les écrits que tu as composé sont sept. Alors ma Parole redeviendra forte. Ce sera en ce temps-là que je susciterai une manifestation de ta personne, car c’est en ton nom, Georges, que je guiderai les hommes purs et pieux. »

Quant à moi, Georges, ayant reçu une solide formation en science mathématique, je calculai la date de dévoilement des écrits sacrés. Je compris bientôt que je ne verrai jamais l’événement de mon vivant[^Calcul de la date du dévoilement : il nous faut partir du 23 juin 1762, à cette date il convient d’ajouter 3 puissance 5 années, soient 243 années, puis 3 puissance 2 mois, soient 9 mois, la date est précisément le 24 mars 2006. C’est précisément à cette date que la Révélation ou Apocalypse de Georges est apparue sur le wiki, prémices des écrits sacrés révélés depuis. La prophétie est trop extraordinaire pour n’y voir qu’une simple coïncidence.^].

Et je demandai alors à Grenouille ce qui allait advenir de moi. Et notre Grande Mère Batracienne me déclara : « Ne crains rien, je suis avec toi. Ceci dit ton avenir t’appartient, va là où ton cœur te portera, là également tu devras mener mon Église naissante, je sais déjà que tu sauras en prendre soin. La France de ton époque va rapidement devenir invivable. D’ici vingt années, les gens deviendront fous, oui beaucoup perdront la tête et des flots de sang seront déversés. Rends-toi aux Amériques, choisis le nord ou le sud, ce sera pour quelque temps encore un pays de liberté. ».

Faisant face à présent aux disciples, je les encourageai et les exhortai. Je les saluai et beaucoup de larmes furent versées, car ce que nous avions vécu ensemble avait été fort. Puis les groupes se séparèrent. Or la communauté des disciples était de cinquante-trois.

Je restais seul quelques instants encore, comme pour savourer encore une fois la vue de l’étang de Gambaloup et sa quiétude. Je pris le temps de terminer mes dernières notes.

Les livres que j’ai composés sont au nombre de sept. Je les confie au coffret de plomb que je vais sceller dans quelques instants et faire s’enliser dans la vase, comme Grenouille me l’a demandé.

Mes amis, de la magie du passé, je vous salue. Si vous lisez ces lignes, c’est que Grenouille n’aura pas menti. Les écrits consignés ont été composés dans l’intégrité de mon cœur, je veux croire qu’ils sont sagesse et connaissance. Puissiez-vous en faire un bon usage ! Je vous salue toutes et tous d’un saint baiser.


Sur ces lignes, s’achèvent les écrits des sept écrits que nous appelons à présent par le titre générique de Canon Néogeorgien.

Les historiens n’ont pas trouvé trace de Georges et de son Église. Nous ignorons vers quelle destination le groupe des disciples a pu se rendre, ni s'ils ont laissé à quelque endroit des écrits complémentaires. Seule l’imagination pourra rendre à la première Église des adorateurs de Grenouille son histoire fabuleuse.


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