LE LIVRE DU NYMPHEA ARDENT

Tout commença pour moi, Georges Cuvée, naturaliste dûment mandaté par Monsieur le Comte de Buffon, ce 23 juin de l’an de grâce mil sept cent soixante-deux sous le règne de notre roi Louis Le Quinzième dit Le Bien-Aimé.

Alors que j’étais en mission d’exploration de nos belles contrées françaises et que je recensais, pour Monseigneur, les créatures et plantes qui s’y trouvaient, je menais alors observation sur l'Etang de Gambaloup près de Beaurepaire, non loin de Vienne. Comme à l’accoutumée, je m’étais muni de ma canne à pêche et d’une musette bien remplie de diverses victuailles de nos riches terroirs et de quelques vins rouges qui nous font nous sentir si bien dès que nous nous approchons du Rhône, me préparant par avance à la longue attente de celui dont l’unique ouvrage est d’observer et de noter.

J’avais aperçu, quoiqu’à bonne distance, quelques hérons cendrés de bel aspect et je m’employais à les décrire du mieux possible.

Afin d’attirer les oiseaux, je m’étais mis en tête de pêcher quelques grenouilles dont les échassiers sont si friands et de m'en servir d'appâts, tout en restant caché à quelques pieds seulement. Pour ce faire, j’avais fixé à mon hameçon un petit morceau d'étoffe cramoisie, et je prenais mon mal en patience.

Quand tout à coup il se fit une lumière vive et même aveuglante, puis une voix qui me cria avec force : « Gaule, gaule, pourquoi me persécutes-tu ? [^A ne pas confondre avec « Saul, Saul pourquoi me persécutes-tu ? (Actes 9 :4)^]Car ton hameçon est dur contre les filles de l’onde dormante. »

Je lançai, sans trop y réfléchir : « Qui es-tu donc Seigneur pour vilipender ainsi ma canne à pêche ? Car je suis Georges Cuvée, en mission pour Monsieur de Buffon, naturaliste du Roy.»

La voix, semblant venir du Ciel, reprit : « Ce sont bien là les hommes pour croire qu’une voix puissante ne puisse être que masculine. Je suis Grenouille, ta Mère, et la Mère de tout être vivant sur cette planète. C’est moi qui ai fait le monde et tout ce qui s’y trouve, je suis la Déesse des pères de tes pères, et je t’ai choisi comme prophète pour porter connaissance et sagesse à la Terre toute entière. » Au moment même où ces déclarations lourdes de sens m’étaient assénées, un phénomène étrange survint.

Et voici qu’un nénuphar blanc, un nymphéa, que je n’avais de prime abord point remarqué était en feu, il brûlait sans se consumer, comme un réceptacle empli de naphte. Voici que sa fleur non plus n'était pas brunie par les flammes.

Terrorisé, doutant de mes facultés mentales, et craignant que quelque gaz inconnu et délétère s’épandant en ces marais m’ait déjà profondément atteint, je hurlai comme pour me rassurer et retrouver mes esprits : « Allez, sortez des fourrés, Monsieur de Buffon, le tour était fort plaisant. Mais brisons là, voulez-vous ? »

La voix, qui n’était manifestement pas celle de Monsieur de Buffon, reprit clairement : « Georges, vas-tu arrêter de faire l’andouille ? Je suis Grenouille qui t’appelle du milieu des hommes pour être prophète, et tu devras mener à moi le cœur des hommes. »

Je compris alors que l’entretien avait pris un tour fâcheux et n’était plus négociable, alors je répondis, feignant la collaboration assumée : « Et qui dois-je annoncer ? Car assurément les autres voudront en savoir davantage. »

Et du nymphéa ardent, la voix expliqua plus calmement : « Je suis Grenouille. Mon nom est trop sacré pour être prononcé. Mais tu peux user de toutes les expressions affectueuses et respectueuses que ton amour de Grenouille et ton imagination trouveront, toutes ces expressions sont agréées de moi. »

Je me risquai alors : « Ô Mère Grenouille, et que dois-je annoncer ? »

Et Grenouille répondit : « Ce que tu dois dire te sera révélé en temps utile, car je parlerai par toi. Oui, assurément, tu es Georges, et par ta gorge, je bâtirai mon Église. Car tu seras mon porte-parole, oui tu seras ma bouche. Et tu formeras un groupe d'adorateurs qui te seront associés.»

Et la voix surnaturelle renchérit de plus belle : « Tu es Georges, comme mes prophètes fondateurs du passé ont été Georges. Car Georges signifie en grec Celui qui travaille la Terre ; ne t'ai-je mandaté pour travailler la Terre des hommes, et faire sans retourner leur cœur des faux cultes abjects vers la voie glorieuse de Grenouille ? Ton nom te prédisposait depuis des temps indéfinis à ta mission. Tu ne dois pas la négliger ni l'écarter, car voici qu'elle s'impose à toi comme un don redoutable.»

Alors, moi Georges, regrettant que mes parents ne m’aient pas appelé Robert, dis simplement : « Ô Bonne Mère, c’est vous qui voyez. » Puis me ressaisissant, ayant en mémoire plusieurs années de catéchisme et me souvenant fort bien d’un passage bien ressemblant : « Et comment les convaincrai-je les autres ? Quoique nous soyons aux bords d’un étang et non d’un lac, est-il possible de voir des signes ? »

Je compris que notre Mère Batracienne n’était pas sensible à mon humour de naturaliste, car elle répliqua aussi sec : « Ne crains rien, car je te doterai de signes puissants. Voici le premier. Tu prendras de l’étang une grenouille, je te la confierai, car je n'aime pas savoir une de mes filles de l'onde dormante loin de moi . Tu la mettras dans un bocal que tu auras préparé et tu y ajouteras une échelle de bois. Quand le temps sera au beau alors ma grenouille restera en bas de l'échelle, mais quand le temps sera à la pluie alors ma grenouille montera à l'échelle. Oui, tu te rendras chez les villageois et tu manifesteras l'inconcevable, que ma grenouille est à même de prédire le temps. C’est de la prescience batracienne. »

Je réagis vivement : « Mais Mère Supérieure, la grenouille qui grimpe ou descend une échelle pour prédire le temps, les villageois connaissent déjà. » Le nymphéa ardent reprit avec étonnement : « Nom de moi-même, les hommes de ce pays ont plus de science batracienne que je ne l’imaginais. Voici un deuxième signe. Tends ta main, en direction du nymphéa. Et vois. » Or le nymphéa était toujours ardent, et je pouvais presque en sentir les flammes. Grenouille me demandait à présent ni plus ni moins que de mettre ma main au feu, ou presque.

Je m’exécutai, et après un fourmillement dans le bras qui dura quelques secondes, je vis nettement que ma main était progressivement devenue verte et palmée semblable à celle d’une grenouille. Oui, des pustules fort peu engageantes étaient venues à sa surface. La voix venant du nénuphar ajouta alors : « Et ça, tes villageois peuvent-ils le faire ? ».

Je dus convenir que non, et ajoutai effaré : « Mais c’est réversible au moins ? ».

Grenouille se fit rassurante : « Tu pourras accomplir ce signe à volonté, il te suffira de te concentrer en tenant ta main tendue devant toi. Si tu penses aux hommes ta main sera humaine, si tu penses aux grenouilles ta main sera batracienne. » J’acquiesçai vivement, et me concentrai à présent sur l’image d’un homme, rejetant l’idée de ne penser à rien et de perdre ainsi ma main pour toujours. Ma main redevint saine et tout à fait humaine, à mon plus grand soulagement.

Je n’étais plus très certain à présent de vouloir d’autres signes. Mais la Mère Supérieure reprit aussitôt : « Voici un dernier signe qui convaincra les plus difficiles. Prends une de tes bouteilles de vin rouge. Et tends-la vers le nymphéa. » Une angoisse diffuse m’envahit alors, craignant pour l'excellent vin du Rhône que j’avais moi-même sélectionné, mais en proie à la curiosité aussi bien qu’à la peur de déplaire à la voix, je m’exécutai.

Et voici que mon vin s’éclaircit, perdant sa belle couleur vermeille, et se mua en une eau vaseuse. « Que dis-tu de ce prodige ? Tes villageois sont-ils capables de cela ? ».

Je répliquai, essayant de masquer ma colère : « Ah non ça, même s'ils le voulaient, ils en seraient bien incapables. Mais, Sainte Mère, je crois que l’inverse achèverait bien plus de les convaincre. S’il m’était donné de changer l’eau vaseuse en bon vin du Rhône, je ne doute pas un seul instant de la foi de mes villageois. Il est des signes et des arguments qui emportent tout. Je débute à peine ma carrière de prophète, mais j'ai une intuition toute naturelle et je connais les priorités des hommes ».

Ce bel enthousiasme plut beaucoup à notre Mère Batracienne, et elle m’accorda : « Soit, je te donne le pouvoir de changer l’eau en un bon vin. Là encore, tout est affaire de concentration. Essaie. » Tenant encore la bouteille tendue vers le nymphéa, je fixai mes pensées sur le meilleur vin que je connaissais : un vin rouge du Rhône millésimé mil sept cent cinquante trois. La transformation opérait : l’eau se mua lentement en vin. Je ne pus résister à l’envie de le goûter. Notre Mère Grenouille avait dit vrai : le signe était puissant, et le vin aussi, peut-être l'un des meilleurs que j'ai pu avoir en palais.

Tout à ma joie j’avais déjà à l'esprit de m’entraîner à ce dernier prodige dès que possible. Je me disais à ce moment précis que la vie de prophète avait vraiment de bons côtés. Mais mon répit oenologique et théologique fut de courte durée.

La voix sacrée reprit : « Mais avant que tu n’ailles au contact des hommes, il importe d’assurer ta formation de prophète. Durant dix jours, tu étudieras les textes sacrés qui ont été rédigés dans les temps anciens et tu consigneras les visions et enseignements que tu recevras de moi. Puis pendant vingt autres jours, tu prêcheras dans tout le voisinage afin de chercher qui est digne de recevoir ma Parole. Au terme des trente jours, tu formeras mon Église et tu la fortifieras pendant dix autres jours. Tu devras calculer la somme des jours qui viendront sur toi : dix jours, puis vingt jours et enfin dix jours, soit quarante jours, selon le rythme des vrais prophètes.

Allez, ne traîne point. Va, récupère ta gaule, ne pèche plus par la pêche aux grenouilles. Car voici que je fais de toi un pêcheur de brochet, et tu devras pêcher beaucoup de brochets, car c'est un poisson maudit parmi les maudits. Leur chair te servira de nourriture, leur sang te servira d’encre pour composer les écrits sacrés. Sur des feuilles de nénuphar séché, tu relèveras mes pensées et mes révélations. Tu devras absolument te tailler un calame dans une branche de bois de saule. »

Et à l’instant même sur la rive, apparurent des feuilles de nénuphar séché. Sur ces feuilles, étaient nettement portés des caractères en langues qui m’étaient inconnues. Faillait-il s’en étonner ou non, je pouvais lire ces manuscrits. Je me lançais alors dans leur étude. La nourriture pouvait attendre, et le vin rouge était devenu pour moi signe ultime de consécration. Je décidai alors de m’y consacrer religieusement tout en découvrant les Écritures anciennes.


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