Anti-traité d’athéologie : un compte rendu de lecture
Matérialiste athée, je n’ai pas sauté de joie à la lecture du Traité d’athéologie de Michel Onfray. Le ton péremptoire du livre, entre autres éléments, ne me plaisait guère, même si j’en comprenais la motivation. C’est pourquoi, au-delà des nombreux articles souvent très critiques parus dans la presse, j’étais plutôt content d’apprendre qu’un ouvrage complet était en préparation pour répondre aux allégations de Michel Onfray.
C’est ainsi qu’est né cet Anti-traité, rédigé en deux mois et demi par Matthieu Baumier, « historien et intellectuel », « chrétien catholique». Je l’ai lu. La déception fut au rendez-vous, je dois l’avouer d’emblée. Pourquoi, en deux mots ? Tout simplement parce que, pour l’essentiel des chapitres de son Anti-traité (à quelques heureuses exceptions près, il faut tout de même le souligner), l’auteur ne répond pas directement aux arguments d’Onfray. Omission et diversion, tels sont les deux termes qualifiant pour une grande part cet Anti-traité.
Avant de passer à une revue détaillée des chapitres, j’aimerais aborder un point que je juge essentiel. Une des premières choses que Matthieu Baumier reproche à Michel Onfray est de faire une lecture littérale de la Bible, chose que, d’après lui, plus personne ne ferait.
La question qui me vient à l’esprit est alors la suivante : si la Bible n’est pas « verbatim » la parole de Dieu, comment fait-on pour séparer le bon grain de l’ivraie, l’humain faillible du divin parfait (même si, comme cela est devenu la règle, l’auteur passe sous silence le problème de la perfection divine pour tout miser sur l’Amour) ? Matthieu Baumier retire de sa lecture biblique ce qui l’arrange, en fonction de son rapport au christianisme, conservant en gros les valeurs les plus humanistes, comme cela se pratique aujourd’hui dans les milieux religieux modérés. Mais un athée peut-il se permettre une telle chose ? N’ayant pas ce rapport intime, ne percevant pas cette « révélation » dont parle l’auteur, n’ayant pas cette sorte d’instinct inné de ce qui est d’inspiration divine, il doit bien se contenter de ce qu’il lit.
Les symboles, les mythes, la poésie sont évidemment présents dans la Bible, Matthieu Baumier ne parle d’ailleurs pratiquement que de cela dans son ouvrage. Les lecteurs athées le perçoivent très bien, ce ne sont pas des brutes épaisses dénuées de toute fibre artistique, même si cette caricature arrange bien des intégristes. Mais enfin, il ne s’agit pas de commenter l’Iliade d’Homère ou les Méditations poétiques de Lamartine : on parle ici d’un livre censé avoir été inspiré par Dieu, c’est une différence majeure (à moins bien entendu de considérer que l’inspiration des écrivains provient de messages télépathiques divins…). Dans la conception du Dieu chrétien (que Matthieu Baumier édulcore considérablement), chaque ligne peut donc potentiellement être lue avec une portée universelle et intemporelle. Lesquelles ? Suivant les périodes de l’Histoire, ce ne sont pas les mêmes qui sont mises en exergue par les autorités religieuses, sans parler des interprétations propres à chacun. Un lecteur athée est donc contraint de les prendre toutes en considération, et de souligner bien entendu celles qui lui paraissent les plus dangereuses. « Tant la religion a pu conseiller de crimes », disait déjà Lucrèce.
À ce niveau, l’objection est toujours la même : il faudrait écarter les passages appelant aux massacres, à l’intolérance… Ce serait des symboles, des paraboles de la condition humaine, que seuls les intégristes, religieux ou ultra-rationalistes, ne sauraient percevoir dans leur véritable dimension. Mais alors pourquoi tout ne serait-il pas symbole ? Pourquoi chercher à y voir du divin ? Comme le fait remarquer Michel Onfray, « pourquoi ne pas relier dans la même couleur que Homère, Platon et Augustin la Bible, le Coran, les Ecrits intertestamentaires ou les Écrits apocryphes chrétiens ? Car ce sont exclusivement des textes historiques. » A un moment ou à un autre, il faut choisir : soit on commente la Bible comme un récit mythique, soit comme un ouvrage divin. En tant que professeur de philosophie, je ne doute pas que Michel Onfray soit capable de mener une bonne « explication de texte » de l’épopée biblique. Mais dans le Traité, il se place en tant qu’athée, et la grille de lecture est tout autre.
À cela Matthieu Baumier répond par un mot magique : complexité. Ce terme revient très régulièrement dans son livre. Tout est intriqué, le divin, l’humain, le bien, le mal, et c’est cela qui constitue la richesse de la Bible, renvoyant si bien à notre condition humaine. Mais le recours à cette échappatoire ne change rien : si tout est si complexe, comment y décerner clairement la présence du divin ? À la fin des fins, je ne vois aucune raison de disqualifier a priori une lecture littérale de l’ensemble du corpus biblique. Cependant, si quelqu’un a une méthode fiable pour trouver Dieu dans les méandres des Testaments, je suis preneur (autre qu’avoir la foi, si possible…).
Passons à la lecture de cet Anti-traité, chapitre par chapitre.
Introduction
Dès la seconde page de son livre, Matthieu Baumier s’interroge : « Qu’est devenue la mesure ? ». Premier malentendu patent. Michel Onfray n’a évidemment pas rédigé son Traité dans un souci de mesure. Il visait manifestement à susciter un sursaut chez le lecteur, en cette période de retour en force de ce que l’on appelle pudiquement « le fait religieux ». Sa charge est sévère, démesurée, caricaturale, outrancière, voire même « démagogue » comme le dit Matthieu Baumier. Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas grand amateur de ce genre de procédés, mais au moins faut-il reconnaître que c’est efficace, la preuve.
L’auteur inaugure ensuite son entreprise de désamorçage de la lecture biblique littérale : « Qui réfute ce que Michel Onfray affirme, c’est-à-dire « qu’aucun de ces livres n’est révélé » (p. 108), au sens d’un Dieu donnant physiquement sa Parole à un prophète ? ». Qui ? Bien des évangéliques, dont les effectifs ne cessent de croître au grand dam des catholiques, notamment dans les Pays du Tiers Monde. Les créationnistes également, qui ont récemment fait subir un lifting pseudo-scientifique à leur théorie, rebaptisée « Intelligent Design », afin de mieux amadouer les cours de justice américaines et le public : c’est ainsi que 42% des États-Uniens pensent que les espèces animales existent sous leur forme actuelle depuis la création du monde.
Suit alors un passage savoureux, un tour de passe-passe remarquable : « Raison et foi, matière et esprit ne sont pas contradictoires, mais bien complémentaires. La vie ne va pas sans l'un et l'autre. Pour le croyant, ce qui est incorpore aussi, à égalité et parfois en réciprocité, le domaine de la révélation, de ce qui, étant plus que le réel, est l'ensemble de la réalité. C'est simplement la parole de l'Autre. » Examinons en détails ce raisonnement :
Premier temps : Matthieu Baumier ressort une thèse quelque peu poussiéreuse datant de l'époque de Thomas d'Aquin. Pour clouer instantanément le bec à ceux qui pourraient s’en émouvoir, l’auteur nous apprend, dans une note de bas de page, que la position de l’Aquinate est « évident[e] ». Cette attitude correspond parfaitement avec ce qu’écrivait déjà Bertrand Russell il y a plus de 40 ans : « Saint Thomas d’Aquin (1225-1274), qui est officiellement considéré comme le plus grand des scolastiques, est resté jusqu’à ce jour le modèle de l’orthodoxie philosophique dans l’Eglise catholique. »
Deuxième temps : Matthieu Baumier joue au poète métaphysique (ce ne sera pas l’unique fois que l’on aura ce genre d’envolée lyrique en guise de démonstration), en parlant de la réalité qui n'est pas tout le réel. L’image est intéressante, mais la puissance démonstrative de l'argument m'échappe totalement, je dois l’avouer.
Troisième temps : l’auteur en conclut (peut-être par l'opération du Saint-Esprit) que la foi ne signifie rien d'autre qu'écouter son prochain. J’ai souvent observé cette confiscation de la définition des mots lors de débats religieux. C’est très pratique pour enfermer l’adversaire dans une position intenable. On est très près de l’argumentation ad hominem : « Quoi Onfray ! Tu remets en cause la foi ? Tu n’écoutes donc pas ton prochain ? Vilain misanthrope ! ». Redéfinir les termes à sa guise est une technique bien connue de sophistique. Pourtant, même si la Bible reste dans un flou relatif à ce sujet, elle donne néanmoins une pseudo-définition de la foi qui paraît assez éloignée de ce qu’en dit Matthieu Baumier : « La foi est la ferme assurance des choses qu’on espère, la conviction de celles qu’on ne voit pas (Hébreux 11.1) ». Une lecture interprétative et extensive de ce passage doit cependant permettre de raccrocher les wagons, n’en doutons pas.
Matthieu Baumier tente ensuite de tourner en ridicule le matérialisme de Michel Onfray en convoquant Soloviev et Kant. Intéressante tentative d’esbroufe à l’aide d’un montage de citations n’ayant qu’un rapport très relatif avec le sujet. A notre époque post-postmoderne, si j’ose dire, j’ai bien peur que plus grand monde ne soit dupe de ce genre de procédés.
On en arrive à Dieu. Devinez quoi : « le Dieu des chrétiens n’est en aucune façon un Dieu tout-puissant. » Ça c’est du désamorçage ! Qu’est-il donc ? Il est Amour, avec un grand A. Pour que cela rentre bien dans la tête de son lecteur, Matthieu Baumier se lance dans ce que l’on pourrait qualifier de une véritable incantation : en l’espace de sept petites lignes, l’auteur nous lance quatre fois le mot « Amour » au visage. Bon, tout le monde est bien convaincu que le dieu chrétien est Amour j’espère ? Non ? Alors on en remet une couche : encore trois occurrences quelques lignes plus loin ! Ce qu’il faut entendre par cet Amour majuscule demeure bien entendu totalement mystérieux. Les voies du Seigneur sont impénétrables, comme dit la pirouette bien connue…
Chapitre 1 : Les femmes
Ah, voici un chapitre au titre alléchant : Matthieu Baumier va-t-il nous apprendre que, contrairement aux « allégations mensongères » de Michel Onfray, la femme a occupé une place de choix au sein du christianisme ? Si vous vous attendez à des éléments historiques contrant ceux du Traité, comme je l’ai déjà dit en introduction, vous vous trompez lourdement. Non, tout ce à quoi vous aurez droit, pour l’essentiel, c’est une exégèse symbolique du destin de cette pauvre Eve. Et une belle attaque ad hominem pour faire diversion : comme les penseurs antiques « vénérés » par Onfray étaient de vilains machos, eh bien l’auteur du Traité ferait mieux de se taire. Il me semble pourtant que l’objet du Traité d’athéologie concerne explicitement les monothéismes. S’il le désire, Matthieu Baumier est bien libre de rédiger un ouvrage sur la condition féminine au temps des Epicuriens. Il sera alors tout à fait à propos d’ouvrir cette discussion annexe. Mais allons au fait.
Tout d’abord, en mangeant du fruit de la connaissance, Eve ne cause pas la chute de l’humanité, non, vous n’y êtes pas du tout : « Nous sommes là en présence d’une réflexion en forme de métaphore sur le devenir du monde, autrement dit sur la vie. ». Et cette réflexion est prophétique : « Le symbole me paraît parfaitement clair : ne sommes-nous pas, aujourd’hui, dans nos vies sociétales, au vu de la monstruosité économique que nous avons construite, tentés d’exclure la nature de nos vies, provoquant sa disparition progressive ? » Eve prédisant les dérives du capitalisme moderne, rien de moins…
La Genèse, apprend-on également, est le premier manifeste écologiste, texte fondateur du mouvement de « l’écologie des profondeurs ». Doit-on rappeler le fameux Genèse 1.26 :« Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. » Mais je ne m’inquiète pas : il doit exister de très belles interprétations symboliques de ce passage.
Revenons à Eve. Quelle est donc la morale de cette histoire de croquage de pomme ? La voici : « le serpent sera vaincu à la fin. Autrement dit, l’intelligence et la foi triompheront. » Oui, vous avez bien lu : l’intelligence ! Il faut dire que Matthieu Baumier a commencé son travail de retournement de situation quelques lignes plus haut : « L’avertissement est clair : les hommes ne doivent pas mésuser de l’intelligence. » Admirez une nouvelle fois le glissement. Lecture littérale : l’homme ne doit pas accéder à la connaissance et doit vivre ingénument. Ça, c’est classé, la lecture littérale c’est bon pour ceux qui ne comprennent rien à rien. Second temps : il ne faut pas mésuser de l’intelligence, bien vu le préfixe. Et enfin c’est l’intelligence qui triomphe du Mal ! Une rhétorique qui tourne décidément bien, d’autant mieux que ce n’est que sur elle-même.
Puis Matthieu Baumier se livre une nouvelle fois à un exercice d’acrobate pour « démontrer » que la femme est l’égale de l’homme d’après la Bible. Toujours les mêmes ficelles, des symboles rattachés à des symboles qui, au bout du compte, pourraient être interprétés comme… Rappelons ce passage, 1 Corinthiens 11.3, qui, pour le coup, supporte assez mal une interprétation symbolique : « Le Christ est le chef de tout homme, l'homme est le chef de la femme, et Dieu le chef du Christ ». Clair, précis, concis.
Bon, et alors, la place de la femme dans l’histoire du christianisme ? Eh bien voilà, on y arrive, à quelques lignes de la fin de ce chapitre que l’on avait bêtement cru consacré aux femmes dans le christianisme. Mais vous allez être déçus : « Je n’entrerai pas plus avant dans le débat sur les jugements portés à propos de cette idée de soumission de la femme à l’homme. Car je considère inadmissible, sur le plan de la méthode historique, de juger le passé et ses civilisations à l’aune de notre regard présent. » C’est ce qu’on appelle un bottage en touche magistral. Matthieu Baumier refuse toute comparaison entre l’Antiquité et aujourd’hui. Enfin, sauf quand ça l’arrange. C’est ainsi qu’à propos d’une figure féminine de la Bible, il écrit : « Cette femme est une femme émancipée, seule, célibataire et libre. Ni pute ni soumise. » Belle récupération.
Pour clore ce premier chapitre en beauté, l’auteur nous lance ce vibrant message : « Marie est une incarnation de la Poésie. Cela suffit ». Contre-arguments solides ? Démonstrations historiques rigoureuses ? Allons mon ami, abandonne ces considérations bassement matérielles (bouh, quel vilain mot !) et laisse-toi entraîner par le Souffle Poétique du Livre…
Chapitre 2 : La Genèse
Comme le laisse entendre le titre de ce chapitre, il va être question de l’origine du monde. Alors là, accrochez-vous, car Matthieu Baumier sort l’artillerie lourde. Jusque-là, on avait eu droit à quelques petits paragraphes un peu fumeux, mais là c’est trois pages complètes qu’il faut ingurgiter. Si le lecteur est saisi d’un doute au milieu du passage, l’auteur se charge de le rassurer : « nous pensons les contradictoires apparents en tant qu’ils sont des complémentaires. » Ah, les contradictions ne sont qu’apparentes et sont en fait complémentaires, tout va bien.
Je suis de la vieille école : ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et ce que j’aurais tendance à qualifier de tentative d’intimidation intellectuelle de la part de Matthieu Baumier au cours de ce passage est tout sauf claire, forcément. Tentons néanmoins de percer le verbiage proposé et examinons l’ontologie fournie par l’auteur. Son objectif premier est visiblement de sauver le libre arbitre de l’homme face à Dieu. Sa solution est en fait très simple, on l’a déjà rencontré : il suffit de définir Dieu et sa Création de telle sorte que ça fonctionne ! Evidemment, cela est formulé dans des tournures phraséologiques alambiquées masquant au premier coup d’œil le stratagème. Matthieu Baumier a déjà préparé le terrain : Dieu n’est pas tout-puissant, il est Amour. Comme cela ne veut rien dire de précis, les objections ne risquent pas d’affluer de ce côté. Et qu’est-ce que la création ? Mais c’est le monde lui-même pardi ! L’auteur ne le dit pas aussi platement bien évidemment, il préfère employer une tournure plus poétique : « la Création est de tous les instants et de chacun de ces instants. » La création étant donc permanente, il n’y a pas d’instant zéro et la notion de prédestination disparaît instantanément. Définissons le problème de façon à ce qu’il n’en soit plus un, et le tour est joué.
Un peu facile, n’est-ce pas ? D’autant plus qu’il est possible d’aborder le problème frontalement, sans l’escamoter. Conservons cet exemple du libre arbitre : il est possible, depuis quelques dizaines d’années, d’apporter de nouveaux éléments pour alimenter ce débat, sans faire usage d’aucune astuce rhétorique. Comme l’a écrit Jean-François Revel dans Pourquoi des philosophes : « La plupart des problèmes que la philosophie se posait aux XVII° et XVIII° siècles ont été résolus – ou pulvérisés – par la physique, par la psychanalyse, par l’économie politique, par l’histoire, par la biologie et… par les événements. » C’est ainsi que l’intuition de Darwin, formulée dans ses « Vieilles notes inutiles sur le sens moral et quelques points de métaphysiques » commence aujourd’hui à recevoir des validations expérimentales de la part de la psychologie évolutionniste : « L’illusion générale au sujet du libre arbitre est évidente. Parce que l’homme a le pouvoir d’agir et qu’il peut rarement analyser ses motifs (qui sont à l’origine principalement instinctifs, et dont la découverte demande par conséquent un grand effort de la raison : voilà une explication importante), il croit que ses actions n’ont pas de motifs. » La psychologie évolutionniste comme voie (parmi d’autres) pour apporter des éléments nouveaux au débat, pourquoi pas ? Il est facile, et courant, de fustiger cette science toute jeune. Mais, pour parcellaires que soient encore ses résultats, elle a au moins le mérite de se fonder sur des données concrètes, et non de tourner à vide autour de belles idées et de grands mots ressassés depuis des siècles. Malgré ce que semble affirmer Matthieu Baumier, l’argumentation philosophico-religieuse n’est pas destinée à rester figée depuis l’époque de Thomas d’Aquin.
Puis vient ceci : « Il paraît pourtant difficile de nier les rapprochements actuels entre scientifiques et théologiens. Entre les conceptions scientifiques et les conceptions monothéistes sur des questions comme celles de la Création et du big bang. » Le vieux serpent de mer, d’ordinaire réservé aux Unes des hebdomadaires en période estivale, pointe le bout de la queue. On lit également : « Depuis Einstein, cette naissance du temps, mais aussi de l’espace, en dedans de l’Univers créé est une évidence scientifique. » Matthieu Baumier, si prompt à relever les contresens d’Onfray, en commet un bien beau ici : les évidences scientifiques n’existent pas. En science, il n’y a que des théories plus ou moins vraisemblables et probables, rendant plus ou moins bien compte de la marche du monde. Comme il faut donc s’y attendre, il existe des théories alternatives pour lesquelles le temps et l’espace ne sont pas nés avec le big bang, cette dernière théorie étant encore largement controversée qui plus est. L’auteur place également l’allusion désormais incontournable à la physique quantique en bas de page, comme il se doit. Et cela continue : « Le chemin qui devait mener, pensait-on, la foi à aller vers la science n’est finalement pas un chemin à sens unique, mais bien un cheminement de l’un vers l’autre, en réciprocité. » Je reviendrai sur ce problème de la relation science - religion à l’occasion du chapitre que Matthieu Baumier lui consacre spécifiquement.
Pour terminer, l’auteur cite Ricœur présentant la Genèse en tant que mythe, et lance à Michel Onfray : « Le fait de s’inscrire dans une perspective athée dispense-t-il de prendre en compte les penseurs philosophiques majeurs ? ». L’auteur présente le mythe comme une sorte de méthode ultime pour comprendre le monde, permettant de dépasser le « connaître objectif », bien plus puissante que les vulgaires « philosophies matérialistes ». Le ton est à l’intimidation. Je confesse n’avoir pas lu Ricœur sur le sujet. Mais les seules allusions fournies par Matthieu Baumier paraissent bien insignifiantes par rapport à la puissance annoncée de cet outil d’investigation insurpassable que serait le mythe : « le mythe, montre Paul Ricœur, est une forme de connaissance. » ; « Le mythe donne à penser, écrit Paul Ricœur » ; « lisez Ricœur : il y a belle lurette que le serpent n’est plus un animal qui parle : il représente la part intérieure de l’homme qui donne source à la tentation. » Cela paraît bien léger. Et si l’on en juge par cette ultime allusion, tout n’est encore qu’affaire d’interprétation, versant ici dans une sorte d’analyse symbolique somme toute banale.
Enfin, cette perle, absolument ahurissante : « Si l’on considère que la répétition d’une même expérience est un élément constitutif de la méthode expérimentale scientifique, […] la répétition de l’expérience de la foi […] tend à prouver la réalité de cette même foi et de son objet, puisque ce dernier est expérimentalement vécu par les croyants. » S’il s’agit bien d’une image (je n’ose envisager la lecture littérale…), elle est des plus maladroites, à une époque où il est si important de faire comprendre au grand public en quoi consiste la méthode scientifique. Matthieu Baumier tient visiblement à nous faire un envol poétique à la fin de chacun de ses chapitres, c’est très bien, mais qu’il fasse attention tout de même à ne pas dire n’importe quoi pour produire son effet.
Chapitre 3 : La mort
Avec ce chapitre, Matthieu Baumier abandonne en grande partie sa lecture interprétative de la Bible pour une approche plus directe. Il contre également Michel Onfray sur le terrain même de la psychanalyse que ce dernier a beaucoup utilisée pour justifier la « pulsion de mort » qu’il voyait à l’œuvre au sein du christianisme : Onfray « dénature la théorie psychanalytique en laissant de côté ce qui, chez Freud, va à l’encontre de ses thèses. » Et les citations freudiennes utilisées par Baumier le montrent en effet clairement.
Très peu de théologie également dans cette partie. Allant droit au but, sans artifices rhétoriques inutiles, l’auteur fait mouche cette fois-ci. L’argument est le suivant : le christianisme n’est pas une philosophie de mort, mais « une forme philosophique de l’appréhension de la mort. » L’auteur construit son argumentation sur des citations qui sont prises, contrairement aux chapitres précédents, au pied de la lettre : « Quel culte pour la mort ? « Je ne suis pas le Dieu des morts mais des vivants » (Mt 22, 32) ». On aurait aimé lire davantage de contre-arguments de cette trempe dans les chapitres précédents.
Quelques remarques de Matthieu Baumier font bien entendu sursauter, comme cet argumentum ad antiquitatem : « Nous sommes les premiers humains à distinguer religieux et philosophique à un tel point. […] J’y vois […] un indéniable mépris pour nos ancêtres. » Ou lorsque des travaux récents en biologie moléculaire sont prétendument prophétisés (« se lit maintenant avec un regard neuf » dit l’auteur) par cette parole de Jésus : « Le royaume est au-dedans de vous » (Lc 17, 20-21) ».
Mais ces points sont tout à fait anecdotiques par rapport au cœur du propos, et l’on est trop heureux de se retrouver face à une véritable réplique argumentée du propos de Michel Onfray. On peut enfin juger sur pièce de la validité de deux approches opposées mais comparables. Malheureusement, il ne s’agit là que d’une brève éclaircie, et Matthieu Baumier retombe (ou remonte) dans les limbes des grands discours dès le chapitre suivant.
Chapitre 4 : La science
Ici, Matthieu Baumier nous offre une éclatante illustration de la confusion que certains aiment entretenir entre matérialisme méthodologique et matérialisme idéologique. Le texte est truffé de tous les raccourcis, de tous les amalgames et de tous les clichés archi-usés du genre. Bien qu’il stigmatise toutes les deux lignes le manichéisme de Michel Onfray, l’auteur nous offre une alternative bien simpliste : ne pas croire à l’existence de l’âme signifierait tout simplement être un Nazi en puissance. Voyons le texte.
Tout d’abord, comme dans le chapitre consacré aux femmes, Matthieu Baumier évite soigneusement les sujets qui dérangent. C’est ainsi qu’il expédie le procès de Galilée à l’aide d’une allusion furtive de quatre mots, entre parenthèses.
Le premier argument de Matthieu Baumier en faveur de la bonne entente entre science et religion s’appelle… Jean-Paul II, et son encyclique Fides et Ratio. Petite astuce amusante : l’auteur nous rappelle au beau milieu de son propos que le défunt pape était un rebelle, un résistant au nazisme et au stalinisme : « Il y a des courages peu contestables. » On se demande bien ce que cela vient faire au milieu d’un chapitre consacré à la science, si ce n’est jouer à plein l’argument d’autorité. Puis l’auteur conclut : « L’homme d’Eglise n’est pas, par nature, un ennemi de la pensée, de la science ou de la raison, bien au contraire, et l’exemple du défunt Jean-Paul II suffirait à le prouver. » La seule chose que cela prouve, c’est ce que Jean Dubessy appelle le « recul élastique du dogme ». Pour la forme, citons Augustin déclarant, dans le 10° Livre de ses Confessions : « Il se présente une autre forme de tentation, encore plus remplie de périls [...] c’est cette maladie de la curiosité. […] C’est celle qui nous pousse à découvrir les secrets de la nature, ces secrets qui sont au-dessus de nous, qui ne peuvent nous servir à rien, et que les hommes ne recherchent que pour le désir de les connaître. » Entre cette position et celle de Jean-Paul II de 1998 (« En exprimant mon admiration et mes encouragements aux valeureux pionniers de la recherche scientifique […] »), on pourrait écrire une encyclopédie complète sur les revirements successifs de l’Eglise en fonction des avancées scientifiques et de ce qu’elle a pu en retirer comme bénéfice. Mais passons plus modestement à la lecture de la deuxième partie du chapitre.
Nous en arrivons aux amalgames. Citant Bernanos, l’auteur nous apprend que « le primat de la matière, associé à ceux de la technique, de l’hédonisme et de la consommation [va] nous conduire droit dans le mur. Nous sommes devant ce mur, et Onfray pousse à ce que nous entrions dedans. » Lors d’une lecture rapide, on retient surtout de ce passage matérialisme = consumérisme. Pour le dire crûment, être matérialiste signifierait donc aimer le fric par-dessus tout. Doit-on répondre à une énormité pareille, à une telle confusion volontaire des définitions ? Je reprendrais volontiers à mon compte cette exclamation de Guillaume Lecointre : « Comme si la spiritualité et les religions avaient le monopole de l’humanisme et de la morale ! »
Mais cela n’est rien comparé à ce passage : « Croire que les phénomènes, quels qu’ils soient, seront expliqués par les actions de leurs composantes matérielles, uniques causalités de la réalité, est à l’évidence fortement réducteur. L’homme de ce début de millénaire ne devrait-il pas savoir où conduisent les idéologies de ce genre ? N’a-t-il pas l’expérience du siècle passé ? L’extraordinaire glorification du corps et de la « race » biologique par les nazis ne devraient-elle pas nous imposer un minimum de circonspection ? » Voilà qui est clair : toute personne qui se dit matérialiste est un Nazi en gestation ! On croit rêver ! Sachant que l’ensemble des sciences repose sur une méthodologie matérialiste, cela signifie-t-il que le CNRS est un repaire de SS ? De quoi recycler de vieux slogans… Pourquoi cette confiscation permanente des sentiments humains nobles (l’amour, le pardon…) au profit des seules idéologies spiritualistes ? Je ne crois pas à l’existence de l’âme, est-ce à dire que je suis incapable d’aimer mon prochain ? C’est pourtant ce que Matthieu Baumier soutiendra explicitement à la fin de son livre, on y reviendra.
Poursuivons avec une perle d’un autre genre : « Ce sont les structures de la chrétienté qui ont permis l’explosion de la révolution scientifique moderne. » Peut-être dans le sens où l’on tente de s’extirper d’une structure rigide, comme le fit Galilée, réclamant l’indépendance totale de la science par rapport aux dogmes de l’Eglise. Sinon c’est encore un bel exemple d’acrobatie démonstrative, qui résiste mal à l’épreuve des faits historiques. Un fait ? Voici comment l’Eglise a favorisé « l’explosion » de la vaccination : « les ecclésiastiques considéraient la vaccination comme « un défi envers le Ciel, envers la volonté même de Dieu » ; un sermon dans ce sens fut prêché à l’Université de Cambridge. En 1885 encore, une violente épidémie de variole ayant éclaté à Montréal, la population catholique, soutenue par le clergé, refusa de se laisser vacciner. Un prêtre déclara : "Si nous sommes affligés par la variole, c’est parce que nous avons eu un carnaval l’hiver dernier, et que nous avons festoyé, ce qui a offensé le Seigneur." » (Bertrand Russell, Science et Religion)
L’auteur termine par quatre pages sur l’incontournable magie de la physique quantique. Sur ce sujet, citons à nouveau Guillaume Lecointre, texte extrait d’un excellent ouvrage à consulter pour qui en a assez de tous ces lieux communs sur le rapprochement scientifico-religieux, « Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences » aux éditions Syllepse : « La physique quantique est donc lourdement mise à contribution […] C’est la stratégie des Églises et des sectes : utiliser les frontières actuelles de la science, les difficultés temporaires et locales du front d’émergence des connaissances où tests et réfutations s’opèrent, pour proclamer la mort du matérialisme, du déterminisme et la naissance d’une nouvelle « science » spirituelle dans laquelle une autre dimension (Dieu ?), jusque-là imperceptible aux scientifiques, aurait sa place. » Pour ceux qui ne seraient pas convaincus, citons l’un des pionniers de la mécanique quantique, Werner Heisenberg : « La conception de la réalité objective des particules élémentaires s’est donc étrangement dissoute, non pas dans le brouillard d’une nouvelle conception de la réalité obscure ou mal comprise, mais dans la clarté transparente d’une mathématique qui ne représente plus le comportement de la particule élémentaire mais la connaissance que nous en possédons. » Ou encore cet avertissement de Bohr, autre grande figure de la physique quantique : « Il est erroné de penser que la tâche de la physique est de savoir ce qu’est la Nature. La physique s’occupe de ce que nous pouvons dire sur la Nature. » Tirer des conclusions métaphysiques des limites de la physique est donc aller un peu vite en besogne. Comme disait Paul Valéry : « Métaphysicien - Homme qui parle trop tôt. Attendez éternellement que vous en sachiez un peu plus. »
Pour conclure, il paraît indispensable de rappeler en deux mots pourquoi science et religion sont fondamentalement inconciliables : la science repose sur la connaissance objective, c’est-à-dire avant tout sur la reproductibilité d’expériences quantifiables. La foi quant à elle relève de la subjectivité et de l’expérience intérieure de chaque individu, et se dispense d’être validée par un test. Bref, tant qu’un « théo-mètre » n’aura pas été mis au point, il sera plus sage de remettre ce débat à une date ultérieure.
Chapitre 5 : le Christ
À mes yeux, un des grands mérites du Traité de Michel Onfray a été de porter à la connaissance d’un large public la thèse mythiste concernant l’existence de Jésus. Pour Matthieu Baumier, en revanche, le débat apparaît banal. Voire sans intérêt : « Jésus existe bel et bien, depuis deux mille ans : il est dans le cœur de ceux qui croient. » Vu sous cet angle, forcément…
Pour l’auteur de l’Anti-traité, la contestation de l’existence de Jésus daterait du 19° siècle, et serait le fruit d’historiens ultra-rationalistes. Si l’on fait abstraction des propos douteux attribués à deux papes (Léon X et Paul III), la remise en cause de l’historicité du Nazaréen commence en fait au 18° siècle, avec Charles-François Dupuis, professeur au Collège de France, qui assimile le culte de Jésus à celui du Soleil. Citons peut-être un personnage beaucoup plus connu, l’écrivain allemand Goethe, s’exprimant dans une lettre datée de 1788 en ces termes : « C’est à cause du mythe de Jésus que le monde pourra rester encore stationnaire pendant dix mille ans et que personne ne raisonne convenablement, car il faut dépenser autant d’énergie, de science, d’intelligence et d’ingéniosité pour défendre ce mythe que pour le réfuter. » Cette thèse a ensuite été développée par de nombreux historiens, et les Français sont longtemps restés à la pointe dans ce domaine : Turmel, Couchoud, Alfaric, Ory… Mais leurs ouvrages ne se trouvent plus en librairie. Heureuse exception, toute récente : certaines conférences de Prosper Alfaric viennent d’être republiées par un petit éditeur, coda, sous le titre Jésus a-t-il existé ? La préface de la compilation est signée… Michel Onfray. L’historien Paul-Eric Blanrue travaille également à la rédaction d’un ouvrage sur le sujet, mais peine à trouver un éditeur majeur pour son livre. La situation n’évolue guère en France, pays réputé laïque, depuis de nombreuses années. En 1963, Guy Fau constatait déjà : « La difficulté commence lorsqu’il s’agit d’atteindre le public. Un ouvrage de ce genre est assuré de ne trouver place dans aucune grande collection, la presse ne le signale pas. » Au final, c’est aux États-unis, grande patrie des Évangéliques mais également de la liberté d’expression, que la thèse mythiste se développe le plus depuis une dizaine d’années, avec des auteurs comme Wells, Price ou Doherty.
Dans son chapitre, Matthieu Baumier se réfère principalement à un ouvrage de John P. Meier, récemment traduit en français : Un certain juif, Jésus. Il s’agit d’une somme colossale, et l’auteur souligne à juste titre que « cet ouvrage de synthèse des connaissances actuelles est considéré comme une référence à l’échelle de la planète. » Cela n’empêche cependant pas la méthodologie de Meier d’être sévèrement critiquée, par exemple par John D. Crossan, autre grand spécialiste de la question.
Mais pour impressionnante que soit la série d’ouvrages de Meier, elle ne présente pas d’éléments historiques nouveaux venant étayer la thèse de l’existence de Jésus, mais une relecture propre à l’auteur d’éléments bien connus. Quels sont ces éléments ? Matthieu Baumier les rappelle : tout d’abord un passage de Tacite. Je n’ai pas l’intention de rappeler ici tous les doutes entourant ce témoignage. Pour cela, la voie la plus facile d’accès est sans doute le site Internet de Earl Doherty, très complet.
J’aimerais néanmoins souligner une nouvelle tentative d’intimidation de l’auteur : « Qui contesterait les écrits de l’historien romain sur lesquels se fondent une grande partie des recherches dans le domaine de l’histoire romaine ? » Voici ce que répond Paul-Eric Blanrue à cette question : « La remise en cause de Tacite est permanente. […] De nombreux historiens (non mythistes, je le précise - par exemple Gérard Prause, Régis Martin, Kornemann ou Storoni-Mazzolani) rejettent ainsi ce qu'écrivent Tacite et Suétone à propos (par exemple) des orgies supposées de Tibère à Capri, dont ni Aurélius Victor, ni Dion Cassius, ni les deux Pline, ni Plutarque ne parlent (Kornemann explique que pour lancer cette rumeur Tacite et Suétone se sont reposés sur un vulgaire pamphlet : les pseudo-Mémoires d'Agrippine). De sérieux doutes, pour ne pas dire plus, ont également été émis sur la culpabilité de Néron dans l'incendie de Rome, malgré les écrits de Suétone, Dion Cassius ou Pline l'Ancien, etc. Bref, ni Tacite ni les autres ne sont des auteurs d'un genre à impressionner les historiens contemporains, bien au contraire. » L’historien Baumier ne semble pas être bien au courant des travaux de ses confrères.
Meier mentionne également les deux témoignages de Flavius Josèphe. A nouveau, des pages et des pages ont été écrites pour savoir si les passages en question avaient été intégralement introduits par des faussaires chrétiens, ou simplement interpolés. La question n’est toujours pas réglée, loin de là, si bien que l’affirmation de Matthieu Baumier selon laquelle cette source serait « incontestable » paraît bien prématurée.
L’auteur achève son chapitre par une nouvelle pirouette, nous expliquant que la résurrection de Jésus n’est pas à prendre au sens littéral (on a l’habitude désormais) : « la Résurrection ne signifie pas un retour à la vie, mais bien la présence réelle de cette même vie. » En guise de transition avec le chapitre suivant, rappelons quand même cette parole de Paul (1 Corinthiens 15 13-14) : « S'il n'y a point de résurrection des morts, Christ non plus n'est pas ressuscité. Et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine. »
Chapitre 6 : Paul
Au début du chapitre, Matthieu Baumier s’emporte violemment contre Michel Onfray en raison du portrait peu flatteur que ce dernier trace de Paul. Sa charge va même jusqu’à sous-entendre que le Traité d’athéologie serait une sorte de nouveau Mein Kampf (Matthieu Baumier parle de « Protocoles de l’athéisme »).
Comme dans le chapitre sur la mort, l’auteur laisse de côté les métaphores mystiques pour se concentrer sur le cœur du sujet. Et à nouveau la critique porte plutôt bien : « Le philosophe trace donc ici un portrait de Paul qui paraît fidèle. Et où trouve-t-il les informations lui permettant cette justesse ? Dans la Bible ! […] On y perd sa liturgie. » Une des rares pointes d’humour de l’ouvrage. Le ton volontiers psychanalytique de Michel Onfray est à nouveau passé à la moulinette : « L’écrivain devient alors un psychanalyste, capable de repérer – à deux mille ans de distance – les grands méchants ourdissant un complot afin de « névroser le monde » (p. 166). » Voilà bien la rançon légitime d’une écriture par trop outrancière.
Les éléments que fournit ensuite l’auteur sur la vie de Paul sont discutables pour certains, mais ce genre de problèmes a déjà été abordé dans le commentaire du chapitre 5. Passons donc plutôt aux pages les plus noires du livre.
Chapitre 7 : Les massacres
À travers ce titre, il faut tout d’abord comprendre les massacres commis au Rwanda en 1994. Matthieu Baumier nous offre dans ce chapitre un rappel historique sur ce pays africain, afin de démontrer que le génocide est le résultat direct de la politique coloniale européenne. L’auteur nous fait part de son véritable dégoût devant les propos d’Onfray accusant le pape d’avoir activement (mot capital sur lequel Matthieu Baumier construit tout son discours) défendu le massacre des Tutsi par les Hutu catholiques : « […] j’ai assez écrit maintenant. J’ai ce besoin de mutisme devant une telle atrocité, de taire ce dégoût qui monte à mes lèvres […] ». Que dire à cet homme indigné que l’on sent presque au bord des larmes ? Eh bien justement, qu’il tire peut-être un peu trop fort sur la ficelle affective.
La digression historique sur le colonialisme est certes intéressante, mais il faut tout de même recentrer le débat sur l’attitude du Vatican. L’auteur nous apprend que « le 15 mai 1994, Jean-Paul II lançait un appel pour que soit stoppé le « génocide » au Rwanda. » Rappelons quelques autres faits plus gênants : Le génocide a débuté le 6 avril, avec le crash de l’avion du Président Habyarimana. Le tribunal pénal de La Haye a explicitement mis en cause le clergé Hutu dans l’organisation et la réalisation des massacres. Deux sœurs (Gertrude et Maria Kisito) ont été condamnées en Belgique : elles avaient fourni les bidons d’essence aux miliciens pour qu’ils mettent le feu au garage et à l’infirmerie où 2 000 personnes s’étaient regroupées. Dans une « Lettre Ouverte à Sa Sainteté le pape Jean-Paul II » datant d’avril 2004, dix ans donc après les massacres, l’association African Rights s’interrogeait : « De nombreux gouvernements et institutions ont lancé des enquêtes publiques sur leur réaction lors du génocide et ont, pour la plupart, admis leurs erreurs et présenté leurs excuses. Nous ne parvenons pas à comprendre pourquoi l’Eglise catholique n’a pas encore entrepris un examen de conscience, ni tenté d’identifier les membres du clergé qui ont manqué à leurs devoirs en tant que chrétiens. » Le Vatican est par ailleurs soupçonné d’avoir aidé des religieux ayant commis des atrocités et qui souhaitaient quitter leur pays pour échapper à la justice. Voilà bien des éléments passés sous silence par Matthieu Baumier, qui préfère développer toute une rhétorique d’indignation des plus féroces autour de l’utilisation d’un mot malheureux (« activement ») par Michel Onfray.
Puis Matthieu Baumier passe à d’autres massacres. Encore une fois, l’auteur nous ressort sa technique de la diversion : il nous entretient pendant des pages de Pol Pot et Staline, mettant en avant l’antienne indémodable de « l’Etat athée militant qu’était l’Union soviétique ». Après l’amalgame entre matérialisme méthodologique et matérialisme dialectique, voilà que l’auteur entretient la confusion entre une position philosophique et un régime politique totalitaire. La démarche de Matthieu Baumier serait presque comique si elle ne concernait pas des sujets aussi graves : c’est ainsi qu’il se livre à un inventaire des massacres perpétrés au cours de l’histoire de l’humanité (Terreur révolutionnaire, Holocauste, Khmers rouges…) en omettant soigneusement de signaler ceux d’origine religieuse. Et Matthieu Baumier de scander : « c’est de l’humain, pas du religieux ». Cinq fois en neuf lignes. On a déjà vu ce type d’incantation avec le fameux « Dieu est Amour ». Il est donc ainsi clairement établi que les massacres commis au nom de Dieu n’ont jamais eu lieu, que les religions sont inoffensives et que Michel Onfray raconte décidément n’importe quoi. La démonstration est lumineuse, n’est-ce pas ? Les mots de Croisades, Inquisition, Cachemire, Taliban et tant d’autres ne disent visiblement rien à Matthieu Baumier. Toujours le même refrain : ceux qui se sont réclamés de l’athéisme au cours de l’Histoire n’ont pas toujours eu une conduite irréprochable, alors que les athées d’aujourd’hui s’abstiennent de critiquer les religions et leurs dérives ! L’auteur le dit d’ailleurs clairement dans le chapitre 8 : « Il est toujours plus facile de balayer devant la porte des autres, celle de l’Église en particulier. » Argument imparable, mais réutilisable dans absolument toutes les situations conflictuelles, ce qui en limite quelque peu la portée. Voyons justement ce chapitre 8.
Chapitre 8 : le nazisme
Ultime chapitre de cet Anti-traité, le plus volumineux, occupant près d’un tiers de l’ouvrage. Rappelons que chez Michel Onfray, cette partie tient en 6 pages. Pourquoi un tel déséquilibre de traitement ? Matthieu Baumier le justifie en partie lorsqu’il déclare au chapitre précédent : « Le philosophe ne nous apprend pas encore que le nazisme est un produit du christianisme et du judaïsme, mais cela approche puisque tel semble être l’objectif de ce traité. » Cela ne me paraît pas évident, mais passons.
On sent cette partie beaucoup plus travaillée que le reste du livre, adoptant un ton neutre, pondéré, qui sied enfin à un travail historique rigoureux. L’auteur passe ainsi plusieurs dizaines de pages à démonter la thèse d’Onfray selon laquelle « un lieu commun qui ne résiste pas à une lecture minimale, encore moins à la lecture des textes, fait d’Adolf Hitler un athée païen fasciné par les cultes nordiques. » Ce que montre tout d’abord Matthieu Baumier, c’est que les racines du nazisme se trouvent indiscutablement dans les mythes germaniques. Il passe ensuite, bien que plus rapidement, sur le cas d’Hitler, cœur du propos d’Onfray : « le nazisme et Hitler manipulent le langage religieux afin de séduire les masses ». Il cite également cette parole du Führer, rapportée par Robert Wistrich : « Le christianisme est le coup le plus rude jamais subi par l’humanité. » L’objection doit néanmoins être nuancée. Que dit Michel Onfray tout au long de son Traité, si ce n’est précisément que le discours religieux n’est qu’une gigantesque manipulation des masses : « Mon athéisme s’active quand la croyance privée devient une affaire publique et qu’au nom d’une pathologie mentale personnelle on organise aussi pour autrui le monde en conséquence. »
Après une nouvelle digression du côté soviétique, Matthieu Baumier en arrive au rôle du Vatican face au nazisme. Pour contrer, sans y faire explicitement référence, l’argument d’Onfray selon lequel « Mon Combat n’a jamais été mis à l’Index », l’auteur explique que l’autre grand ouvrage idéologique du nazisme, le Mythe du XX° siècle de Rosenberg, l’a été en février 1934 par Pie XI. Un partout, la balle au centre, a-t-on envie de dire. Matthieu Baumier explique ensuite que le Vatican a régulièrement protesté contre la montée en puissance du nazisme dans les années 30, documents à l’appui, dont le fameux Mit brennender Sorge. Il reconnaît le silence de Pie XII à partir du début de la guerre : « Les mots n’ayant servi à rien, non plus que les actes pour la paix et ceux destinés à informer les puissances démocratiques, il va se faire discret, c’est vrai. »
En aparté, l’auteur part sur le terrain politique sur un ton ironique : « peut-être pourrait-on se pencher sur l’histoire des racines socialistes du national-socialisme ? » L’auteur fait mine de dénoncer sévèrement à tour de bras les gauchistes révolutionnaires antisémites du XIX° siècle, avant de conclure sa parabole dans une sorte de clin d’œil : « Affirmer tranquillement que le chrétien est antisémite par nature est évidemment aussi imbécile que de dire que le socialiste est antisémite par essence. » Jolie construction.
Bref, un discours relativement bien construit et mesuré face à la tourmente Onfray. Tous les arguments de ce dernier ne sont cependant pas balayés, loin de là. Ce fait troublant par exemple : « l’Eglise catholique, par la personne du cardinal Bertram, ordonne une messe de Requiem à la mémoire d’Adolf Hitler. » Mais enfin on dispose de deux sons de cloche.
Et soudain, la conclusion, qui verse à nouveau dans des amalgames déjà soulignés, formulés cette fois de façon extrêmement explicites : « A trop fabuler en prétendant regarder le réel, on devient aisément complice du véritable ennemi de l’humanité : l’individualisme politique et hédoniste, fondé sur le primat capitaliste absolu du profit matériel. » Tout y est, exprimé dans une synthèse impeccable. Chaque fois que ce point est abordé dans l’Anti-traité, la même rhétorique se met en place : un matérialiste ne saurait être autre chose qu’un hédoniste, un individualiste qui ne peut que vouer un culte à l’argent et se livrer à la débauche sexuelle la plus sauvage. Un tel homme « ignore le bien commun ». Est-ce bien la peine de se présenter comme un spécialiste en dénonciation des confusions simplistes si c’est pour tomber dans les mêmes travers ? Michel Onfray n’est pas le porte-parole officiel du matérialisme ou de l’athéisme que je sache. Matthieu Baumier écrit une réponse ouverte personnelle à l’auteur du Traité, il aurait dû en rester là, ça aurait évité bien des dérapages.
Bilan
Ainsi s’achève cet Anti-traité. Machinalement, on retourne le livre, et on lit sur le quatrième de couverture : « Matthieu Baumier démonte le système Onfray point par point, thème par thème, argument par argument. » Argument par argument ? Mis à part les quelques passages de deux malheureux chapitres contrant les dérives psychanalysantes du Traité et celui concernant la thèse, à laquelle on se demande bien qui peut adhérer d’ailleurs, sur l’origine chrétienne du nazisme, l’auteur se contente la plupart du temps d’abreuver son lecteur de métaphores mystiques ou de propos outragés. Avec ses amalgames fréquents, sa mémoire historique souvent sélective et ses images spiritualistes pour le moins dépassées, l’Anti-traité, pris dans son ensemble, ne constitue absolument pas à mes yeux une réponse convaincante au Traité.
Très franchement, je le déplore, car il y aurait effectivement matière à critiquer vigoureusement le Traité d’athéologie de Michel Onfray, et pas seulement sur son amalgame grossier christianisme - nazisme. Ce dernier promet « un athéisme argumenté, construit, solide et militant ». Militant, certes. Pour le reste, j’abonderais volontiers dans le sens de l’auteur de l’Anti-traité, pour qui l’opus est surtout « mal construit, mal pensé ». Mais plutôt que de dénoncer cela avec exactitude, Matthieu Baumier s’est semble-t-il laissé entraîner par sa fougue de croyant meurtri sur plus des trois quarts de son livre, et ce dernier rédigé dans la hâte en pâtit cruellement.
Cette page a été affichée 195 fois. Dernière modification: June 25, 2008, at 11:29 PM EST


