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Kant et les preuves de l'existence de Dieu
Dans une perspective d'histoire des idées, nous incluons sur ce site un résumé des réfutations kantiennes aux preuves classiques de l'existence de Dieu. On remarquera à la lecture de cet article que Kant ne répond pas directement aux preuves telles que définies normalement (par exemple, où est l'argument par les degrés?) Cela est dû au fait que Kant, estimant que les arguments pour l'existence de Dieu se réduisent aux trois lignes argumentatives présentées ici, regroupe les preuves selon leur structure logique.
On se retrouve donc avec trois voies seulement: l'argument ontologique, l'argument cosmologique et la preuve dite "physico-théologique". Cependant, on pourrait tout aussi bien parler, au pluriel, de preuves ontologiques, comsologiques, et ainsi de suite.
N.B: CRP fait ici référence à la Critique de la Raison Pure, traduction d'Alain Renaut, GF, 2001.
L’argument ontologique
Il est souvent fait mention de cette preuve qui fut popularisée par Descartes et connu un vaste succès. Auparavant, elle avait été avancée au 11e siècle par Saint Anselme, lui-même d’influence platonicienne, et reprise par Thomas d’Aquin au 13e siècle. Quelques années plus tard, Descartes la reformule dans ses Méditations Métaphysiques, suivi de Spinoza qui en offre une variante dans l’Éthique, publiée en 1677. Peu avant Kant, Leibniz, qui l’intègre à sa théorie des monades, en fera aussi usage.
Exposé
« […] je ne puis concevoir Dieu sans existence, il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui, et partant qu'il existe véritablement: non pas que ma pensée puisse faire que cela soit de la sorte, et qu'elle impose aux choses aucune nécessité ; mais, au contraire, parce que la nécessité de la chose même, à savoir de l'existence de Dieu, détermine ma pensée à le concevoir de cette façon. » (Descartes, Méditations Métaphysiques, VI)
On voit qu’il est impossible à Descartes de penser Dieu autrement que comme existant; s’il le pensait autrement, il ne s’agirait plus de Dieu, car celui-ci à la propriété d’exister de toute éternité. En découle que Dieu existe nécessairement. Ainsi, ceux qui affirment que Dieu n’existe pas ne parlent pas du même Dieu, mais seulement d’une parodie d’être suprême dont il est ensuite possible de nier l’existence. S’ils connaissaient le véritable Dieu, qui est parfait par nature, ils ne pourraient lui enlever l’existence. Descartes affirme aussi qu’il y a dans sa tête cette idée d’un Dieu infini. Or, puisque son entendement est fini, il ne peut être l’auteur de cette idée. C’est là aussi une preuve ontologique, car elle revient à dire que si Dieu existe comme concept, il doit exister en réalité, car un tel concept ne pourrait autrement être pensé puisqu’il dépasse notre entendement.
Réfutation par Kant
Comme nous l’avons vu, cette preuve ne date pas d’hier et ne peut balayée du revers de la main. Kant lui opposera non pas une seule, mais tout une série de réfutations. Il débute en retraçant jusqu’à la genèse cette preuve ontologique, s’interrogeant sur la manière dont notre esprit en est venu à l’idée d’un être absolument nécessaire. Kant remarque en effet que jamais personne ne s’est posé cette question, prenant cela pour acquis :
« […] ce concept qui avait été risqué à tout hasard et qui est f finalement devenu tout à fait courant, on a cru l’expliquer, de surcroît, en recourant à une foule d’exemples, en sorte que toute interrogations ultérieure sur sa compréhensibilité parut totalement inutile. » (CRP, p.530)
Kant enchaîne avec un exemple tiré de la géométrie. Lorsque l’on travaille sur un triangle, on débute toujours par se donner un triangle, et on peut ensuite calculer ses angles, ses côtés, etc. Si je prends un triangle donné, je ne peux affirmer qu’il n’a pas d’angles, puisque par le fait même de me donner un triangle, j’ai établi qu’il avait trois angles. Bref, si je prends comme postulat que ce triangle existe, je ne peux ensuite le détruire ou lui retirer une de ses propriétés constituantes. Si, toutefois, je veux « supprimer le triangle en même temps que ses trois angles, ce n’est pas une contradiction.» (p. 531) Hélas, les humains étant paresseux, on devient las de dire « Pour un triangle donné, la somme des angles… » ou bien « Pour un triangle donné, la somme des deux côtés les plus courts… » et on en vient à s’imaginer que ce triangle existe comme idée en soi. On s’imagine alors que le fait de donner des propriétés à un triangle est une synthèse, que cela engendre des nouveaux concepts, alors qu’en réalité nous ne faisons que constater, de manière analytique, des réalités que nous avons posées par le simple fait d’évoquer ce triangle.
Il en va de même pour l’argument ontologique. Si j’affirme que « Dieu est omnipotent », c’est là un jugement synthétique. J’ai en effet pris le concept Dieu et l’ai combiné avec le concept de toute-puissance. Mais dire que « Dieu existe » est une proposition analytique puisque je peux tirer le concept d’existence par la simple analyse du terme Dieu. En d’autres termes, « Dieu existe » est une tautologie. Si je prends Dieu comme postulat de départ, il me sera ensuite impossible de lui enlever une de ses propriétés constituantes. Je ne peux poser un concept de Dieu, comme je le faisais avec le « triangle donné » et ensuite dire de Dieu qu’il n’a pas sa propriété d’existence ou de perfection, pas plus que je pouvais dire du triangle qu’il n’avait pas d’angles. Mais si je supprime l’idée de Dieu, je supprime en même temps toutes se propriétés! Son existence, sa perfection, sa toute-puissance disparaissent par le fait même.
Descartes à donc raison quand il affirme qu’il ne peut concevoir Dieu sans existence, si l’on prend l’existence comme un attribut « ajouté » de Dieu. Si j’attribue l’existence à un objet, il est en effet absurde d’aussitôt dire que cet objet n’existe pas. Mais si l’on admet que l’existence de Dieu découle du concept même de Dieu, par l’analyse, alors il est possible de nier Dieu et de supprimer en même temps toutes ses propriétés, dont l’existence. C’est là que Descartes se trompe : il confond l’existence logique d’un concept avec son existence concrète. On ne peut attribuer l’existence à quoique ce soit. Si cela était possible, nous dit Kant, alors il faudrait synthétiser un nouveau concept à partir de la chose de départ et de l’idée d’existence, et ensuite ajouter l’existence à ce nouveau concept, ce qui aurait pour effet d’en créer un nouveau, et ainsi de suite, ad infinitum. Dès que je pense une chose, il importe donc que je suppose qu’elle existe, du moins dans mon esprit. Mais ce n’est aucunement une garantie que cette chose existe réellement. Ce que Descartes a pris pour une preuve de l’existence de Dieu n’est alors que le résultat d’une erreur sur l’ontologie et une ignorance des mécanismes de synthèse et d’analyse employés par notre raison.
L’argument cosmologique
Nous avons vu que Kant ramène toute preuve de Dieu à l’argument ontologique, que nous venons de réfuter. L’établissement du lien de dépendance entre l’ontologie et la cosmologie est toutefois un peu flou. Il suffira par contre d’admettre ce lien pour réfuter l’argument cosmologique.
Exposé
L’argument cosmologique est souvent associé à Thomas d’Aquin et est fort simple. Il suppose que toute chose a une cause, qui est elle-même causée par une autre chose, et ainsi de suite. Il faut donc une cause première qui aurait initié cet enchaînement causal et serait la cause de toute chose. La solution est d’introduire Dieu, qui devient cette cause première. Saint Thomas le formule ainsi :
« Il faut donc nécessairement affirmer qu’il existe une cause efficiente première, que tous appellent Dieu. »
Si on décortique cet argument, on en arrive aux propositions suivantes : A) Toute chose doit avoir une cause pour exister; B) L’univers existe; C) L’univers doit avoir une cause; D) Puisque la cause doit être supérieure à l’effet en complexité, la cause de l’univers ne peut faire partie de cet univers; E) Dieu existe et est la cause de toute chose.
Réfutation par Kant
Selon la proposition A, le fait d’avoir une cause entraîne l’existence. Ainsi, si une chose a une cause, elle a la propriété d’existence. Or, nous avons, lors de la réfutation de l’argument ontologique, démontré qu’on ne peut attribuer l’existence à une chose en tant que propriété. C’est là le lien qui unit les deux preuves énoncées jusqu’à présent et qui nous permet d’évacuer l’argument cosmologique.
Ce lien est toutefois un peu faible et Kant en établira un meilleur qui s’énonce ainsi. Les partisans de la preuve cosmologique posent un Dieu qui est, par définition, l’être suprême et absolument nécessaire qui est à l’origine de toute chose. Nier l’une de ces propriétés constituantes de Dieu revient donc à nier l’existence de Dieu même. On reconnaît à nouveau l’argument ontologique, préalablement réfuté.
Kant ajoute que, à la limite, même un être fini pourrait être absolument nécessaire. Puisque nous n’avons pas de connaissance empirique de Dieu, nous ne pouvons savoir s’il est l’être créateur et infini qu’une personne pieuse s’attendrait à voir. Ce sont, encore là, des choses qui dépassent notre entendement, et que nous ne pouvons admettre que comme vérités de foi.
Ajouts et notes
L’astronomie semble aujourd’hui nous montrer que l’univers n’a pas de limite. Et puisque l’univers est infini, une cause qui n’en ferait pas partie, et qui serait elle-même infinie, ne peut coexister. Ainsi, soit Dieu n’existe pas, soit il ne fait qu’un avec le monde, tel que le décrit Spinoza. Kant lui-même semble émettre, au moins du bout des lèvres, une hypothèse à saveur spinoziste lorsqu’il dit que « Les philosophes de l’Antiquité regardaient toute forme de la nature comme contingente tandis que […] ils voyaient la matière comme originaire et nécessaire. » (CRP p. 545)
De plus, rien ne prouve, à supposer qu’on admettre l’argument cosmologique, qu’il n’existe qu’un seul être suprême; peut-être que chaque principe de la nature (le vent, le feu, les marées, etc.) sont régis par une divinité différente. Ce n’est donc pas, en définitive, une preuve de l’existence de Dieu, mais de l’existence de dieux. Cette possibilité de polythéisme semble aussi se trouver chez Kant, qui énonce l’argument cosmologique ainsi : « […] tout être absolument nécessaire est en même temps l’être absolument réel. » (CRP p. 539) L’important ici est qu’on sera porté à exclure l’argument cosmologique devant ces pentes glissantes que sont le panthéisme et le polythéisme.
L’argument physico-théologique
Nous avons exploré toutes les manières de prouver Dieu par le simple usage de notre entendement, et démontré que, pour Kant, cela est impossible. La seule possibilité qui nous reste est donc de trouver une preuve dans la réalité concrète, et non dans les idées générales, ce qui nous amène à l’argument dit « physico-théologique ». La plupart des philosophes admettent partiellement cet argument, qui n’est pas sans poésie, et qui connut une immense popularité au 18e siècle pour demeurer en vogue jusqu’à aujourd’hui. En fait, on dit qu’il recevait le plus grand respect de la part de Kant lui-même, qui le réfutera néanmoins.
Exposé
Il y a dans le monde des traces d’un ordre, d’une harmonie qui ne fait pas elle-même partie des objets, mais en est une propriété manifeste lorsqu’on regarde la magnificence de la nature. Ainsi, il doit bien y avoir une intelligence supérieure qui a arrangé tout cela de manière si sublime.
Réfutation par Kant
Il est difficile de prouver l’existence d’un Dieu tout-puissant à partir de l’expérience. Comment, nous dit Kant, « une expérience peut-elle jamais être donnée qui soit adéquate à une Idée? » (p.547) La nature est en harmonie, certes, mais pas si compréhensible qu’on le croit. Les phénomènes y foisonnent en si grand nombre qu’il devient impossible de tenir compte de tout ce qui se passe autour de nous devant cette quasi-infinité de cause et d’effet à l’œuvre à tout moment. Il est alors « irrésistible » pour l’humain de penser qu’il existe de tout cela, un chef d’orchestre pour ce concert splendide.
Mais, rapidement, on voit que cela revient à la preuve cosmologique, qui cherche « la cause de la cause de la cause » pour en arriver à Dieu, et qui repose elle-même sur l’argument ontologique. Nous n’avons d’autre choix que d’interrompre le partisan de l’argument physico-théologique dans sa contemplation et de lui souffler à l’oreille que tout cela ne peut en rien prouver l’existence de Dieu. On doit alors écarter cette preuve.
Ajouts et notes
Cet argument ressemble à ce qu'avancent les tenants du dessein intelligent.
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